Chronique

Pura Fé

Tuscarora Nation Blues

Pura Fé (voc, slide g, p) / Willie Lowery (g, voc) / Malinda Maynor (voc) / Raymond Harris (perc) / Sol (b) / Cool John Ferguson (g) / Alyssa Hinton (shell shaker) / Dave Lock (bass drum, deer boofs) / Michael Tivar (g on #10) / Deer Clan Singers (voc on trad)

Membre fondatrice du célèbre trio vocal amérindien Ulali, chanteuse, compositrice et auteure, enseignante, danseuse et actrice, Pura Fé Crescioni est aussi militante de la cause amérindienne de par ses origines tuscaroras [1]. Notre première rencontre avec cette chanteuse blues avait eu lieu au Festival de Vienne lors de l’été 2006. Pendant sa conférence de presse, elle avait affirmé l’influence des Indiens d’Amérique dans l’invention du blues par les esclaves noirs, face à la tyrannie des Blancs. D’origine américano-portoricaine et indienne d’Amérique, elle avait surenchéri : « Nous avons été exploités et esclaves comme les Noirs » (« Della Blackman / Pick and Choose »). À quoi le bluesman noir Adolphus Bell, lui aussi présent, avait ajouté : « Les Noirs ont été exploités sur une terre qui appartenait aux Indiens. Le blues nous permet d’en ressortir victorieux ».

En revendiquant ainsi l’influence de la musique amérindienne sur le blues, Pura Fé donne une idée assez précise de ce qu’est son dernier opus, Tuscarora Nation Blues. Treize titres dont huit compositions et trois traditionnels tuscaroras. Un mélange détonant - privilégiant l’acoustique - de blues, de country, de folk, de pop et de traditionnels amérindiens qui témoigne de sa sincérité et de l’authenticité de sa musique. Un mélange, par ailleurs, d’autant plus surprenant que les différents styles abordés se confondent dans une euphonie certaine, avec tout de même une forte dominante blues et tuscarora.

Énigmatique, généreuse et engagée, Pura Fé joue de la lap-steel [2] et chante d’une voix puissante et grave qui surprend en alliant la douceur folk d’une Joan Baez à la conviction d’une Janis Joplin. Cette interprète au talent doté de multiples facettes chante sublimement le blues sur des mélodies accrocheuses, et flirte avec une pop (« Follow Your Heart’s Desire ») qu’elle maquille de gospel et d’influences amérindiennes. Mettant à profit le caractère revendicateur du blues, elle exprime les souffrances et récriminations de la nation tuscarora (« Find the Cost of Freedom [3] » - partiellement chanté en français -, « Rise Up Tuscarora Nation »). Et c’est par ce biais qu’elle nous en fait découvrir le monde musical.

Au fil des chansons, Pura Fé introduit des percussions amérindiennes, puis des chants a capella évoquant l’incantation (« You Still Take »), une certaine spiritualité chamanique (« Robin Dance ») et les chants de guerre amérindiens (« Stomp Dance »). Entièrement au service de sa cause, elle se met alors en retrait : elle devient simple accompagnatrice, ou se fond discrètement dans les chœurs. Sans ostentation, tout en grâce et en douceur, en conservant le côté roots du vrai blues, elle nous fait alors découvrir un univers unique et magique. Bien qu’elle nous entraîne hors des sentiers battus, on n’est jamais pris au dépourvu tant le mariage des chants tuscaroras et du blues est harmonieux.

Le rythme syncopé de ces chants, leur tempo lent, le timbre des voix, la sincérité des chanteurs, la force expressive du désespoir, la communication avec les dieux ou divinités, le poids des textes... autant de points communs avec le blues. Pura Fé déclare d’ailleurs : « Je vais jouer des traditionnels indiens, et vous verrez que c’est du blues ». En écoutant ce disque, on se laisse aisément convaincre. Et devant tant de beauté, face à une telle cause, on en redemande.

par Jérôme Gransac // Publié le 16 octobre 2006
P.-S. :

[1Langue iroquoise du nord des États-Unis parlée en Caroline du Nord

[2guitare slide jouée à plat sur les genoux

[3D’après une chanson de Crosby, Stills, Nash, and Young