Portrait

Vijay Iyer au firmament du jazz

2009 est l’année de la gloire pour Vijay Iyer. Phénomène médiatique ou artiste majeur ? Citizen Jazz mène l’enquête


2009 est l’année de la gloire pour Vijay Iyer. Phénomène médiatique ou artiste majeur ? Citizen Jazz mène l’enquête

Eh bien, c’est fait ! Voilà Vijay Iyer installé au firmament du jazz. Les monstres sacrés de la critique l’adoubent, tel Ben Ratliff, du New York Times, qui nous presse d’accueillir le nouveau grand trio du jazz. Plusieurs de ses douze albums en leader ou co-leader figurent dans la sélection annuelle des principaux magazines américains. S’affichant en solo sur la couverture de la revue anglaise Jazzwise, de Jazzthetik, Jazz Podium, Concerto, et en trio avec Matthew Shipp et Jason Moran sur celle du magazine culte Downbeat, qui l’a par deux fois élu « Etoile montante de l’année », comme compositeur et comme artiste de jazz, il accumule les honneurs avec une régularité confondante.

Les magazines du monde entier – et la France n’y échappe pas – accordent à ses derniers disques leurs plus hautes distinctions (Tragicomic Choc de l’année 2008 du fusionné Jazzman). Et cette gloire déborde du microcosme : le magazine scientifique Seed voit en lui un des neuf esprits révolutionnaires du siècle ! Quant au petit monde du jazz sur Internet, il est en émoi : de mémoire d’internaute amateur de jazz, on n’avait jamais vu un tel buzz qu’à l’occasion de la sortie de son dernier disque, Historicity, sur le label allemand ACT.

La sortie d’Historicity : événement ou opération marketing ?

Pour qui veut se faire une idée de l’effervescence entourant ce musicien et son dernier disque, rien de tel qu’une visite à la National Public Radio en ligne et en particulier à son blog, A Blog Supreme. Les blogueurs y ont organisé une vaste consultation, non pour recueillir une énième liste des disques de la décennie, du siècle ou de l’année, mais - beaucoup plus intéressant - pour établir une liste de cinq disques parus au XXIè siècle à recommander à un jeune esprit ouvert pour lui donner envie de découvrir le jazz. Sans surprise, ce référendum place Brad Mehldau et The Bad Plus sur le podium, mais l’on constate que les votants, choisis parmi des musiciens et blogueurs actifs âgés de moins de trente ans ont placé Vijay Iyer sur la troisième marche du podium. En particulier, Historicity est un des disques les plus cités et ce avant même sa sortie officielle aux Etats-Unis, preuve de son impact considérable dans les sphères informées.

En lisant cet exposé, plus d’un mélomane averti soupçonnera une opération marketing. D’autant que notre musicien, personnage élégant et grand communicant, à l’élocution aussi impeccable que sa pensée est claire, semble être pour le label ACT, orphelin du grand Esbjörn Svensson, un remplaçant idéal. Les spectateurs qui se pressaient au Duc des Lombards en octobre, parmi des rangs serrés de musiciens avides, n’auront guère été rassurés en voyant cet homme à l’allure de cadre supérieur poser délicatement son iPhone sur le piano dès son arrivée sur scène…

Circonstance aggravante, son curriculum vitæ est un rêve de publicitaire : grosse tête passée par Yale et Berkeley, au terme d’un brillant parcours en maths et physique il soutient une thèse interdisciplinaire en Arts et Sciences lui permettant d’explorer la musique sous l’angle cognitif, sujet sur lequel, par la suite, il lui arrivera d’écrire dans des revues scientifiques ou de musicologie et d’intervenir dans les grandes universités américaines.

Et puis, bien sûr, c’est un Américain issu de parents indiens immigrés aux États-Unis dans les années 1960. Ah l’Inde ! Un des quatre membres du club des « BRIC » - Brésil, Russie, Inde et Chine - les géants émergents où se trame l’avenir de la planète… terre promise pour les as du marketing en quête d’ouvertures, on y revient. Décidément, le dossier de ce musicien s’aggrave et la présence menaçante de marchands dans le temple de la musique est dénoncée par ceux que ce tohu-bohu ne laisse pas d’agacer. « Il n’y en a que pour lui », grincent ainsi quelques musiciens qui se sentent délaissés.

En bref, nous sommes avec l’éclosion de cet homme, de sa musique, de son trio en présence d’un événement à forte résonance médiatique et Citizen Jazz se devait de chercher à en savoir plus, histoire d’éclairer ses lecteurs sur les échos divergents provenant d’une part de la grande masse des musiciens et critiques pâmés, et d’autre part de quelques voix osant à peine troubler de leurs doutes ce concert de louanges. Or ce travail était nécessaire car si les affaires de ce musicien profitent de cette effervescence, la reconnaissance de la réalité de son art, de son intégrité, de son travail acharné et cohérent pourrait en être retardée chez les mélomanes, qui passeraient ainsi à côté d’un musicien au potentiel considérable.

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[Suite] Vijay Iyer, nouvelle trouvaille du jazz business ? Une tragique méprise…

Quel contraste ! Il y a quelques mois encore, on parlait à propos de Vijay Iyer, de musique difficile, voire aride, peu soucieuse de plaire, et d’une complexité palpable, dense et percussive.
L’auteur de ces lignes se souvient d’un jour de 2001 où un disquaire ami, fou de free jazz, lui remettait, avec l’air gourmand signalant une découverte, un disque intitulé Panoptic Modes, où figuraient les noms alors inconnus pour lui de Vijay Iyer et Rudresh Mahanthappa. Provenant d’un fan de Tim Berne et de David S Ware, cette recommandation nous avait guère surpris. Et puisqu’il est question de free jazz, comment ne pas citer le blog Free Jazz, tenu par Stef Gijssels dont nous ne pensons pas trahir la pensée en affirmant que Vijay Iyer est sans doute un des seuls pianistes à trouver pleinement grâce à ses oreilles de fou de cuivres.


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Vijay Iyer © Hélène Collon

Et de fait, reconnaissons que le parcours a de quoi attirer les tenants de free jazz et de great black music : bien que non membre de la mythique AACM [1], il en est proche depuis ses débuts ; ainsi le grand tromboniste, compositeur et théoricien George Lewis lui-même figurait dès 1995 sur deux plages de son premier album en leader Memorophilia, auquel collaboraient deux autres membres, Francis Wong et Steve Coleman. Il appartient aussi à la nouvelle mouture du Golden Quartet de Wadada Leo Smith, au sein duquel il a remplacé Anthony Davis, et a produit en 2008 le formidable Chicago Project de l’altiste Matana Roberts, tous ces musiciens étant membres de l’AACM. Voilà de sérieuses références en matière d’orthodoxie jazz pour celui qui fut repéré par Steve Coleman, lequel le fit débuter au sein de ses groupes « The Mystic Rhythm Society » et « The Secret Doctrine », et l’a même parfois intégré dans ses fameux « Five Elements ».

On se dit donc qu’on a vraiment manqué l’éclosion de ce talent : il joue avec Steve Coleman depuis le début des années 1990, il a publié son premier album en 1995 et ce n’est qu’en 2001 que nous avons découvert sa musique ! Tout le monde n’a pas été aussi long à la détente, toutefois, notamment parmi les observateurs pointus tels que Brian Morton, âme du fameux Penguin Guide : il y juge depuis quelques éditions que Vijay Iyer a, en quelques disques, « déjà produit sur la communauté musicale un impact considérable ». En bref, qui se lance sur les traces de ce musicien s’éloigne rapidement des rivages du marketing pour aborder les sphères plus fréquentables d’une musique ambitieuse, globalement située dans les confins d’un jazz assumé. Ainsi rassurés, nous pouvons partir à la découverte de l’œuvre de cet artiste, ce qui implique de rappeler des étapes mal connues de son parcours et qu’on devine pourtant essentielles au regard de sa maturation.

Un parcours cohérent établi sur de solides fondations

Bien qu’on peine à le croire, Vijay Iyer est un pianiste autodidacte ! C’est en effet par le violon qu’il commence la musique, à l’âge de trois ans [2] selon une méthode visant à apprendre la musique comme on apprend sa langue maternelle. Jusqu’à l’âge de 17 ans, il pratique très sérieusement le violon, tant en solo qu’au sein de formations de musique de chambre ou d’ensembles plus larges.

A cinq ans, il pose les doigts sur le piano de sa sœur, toujours dans l’esprit de la même méthode, pour y reproduire les airs de violon qu’il préfère, et petit à petit pour y mener ses premières explorations improvisatrices, activité pianistique libre et ludique, créative, qu’il ne cessera de mener parallèlement à une pratique plus structurée et plus académique du violon. A l’adolescence, déjà bien débrouillé en piano, il mène une double vie musicale : la rude discipline du violon classique mais aussi la libération transgressive du rock [3]. Il n’est donc pas indifférent pour la suite de retenir que le piano fut pour lui le territoire de liberté, de jeu, de créativité, de l’intimité avec la musique qui permet de trouver sans contraintes sa propre voix.

Mais de ses années d’apprentissage il ne lui reste pas que le piano, le rock et l’improvisation : la musique classique, sa perfection formelle, la recherche de la plus haute qualité d’exécution, la rigueur et la discipline, la compréhension des structures sous-jacentes ont laissé des traces chez Iyer le compositeur, dont le monde du jazz parle moins mais qui a déjà laissé des œuvres significatives [4].

Puis vient le lycée et la révélation : la discothèque est pleine de jazz et plusieurs orchestres formés par les élèves sont prêts à accueillir notre artiste, qui a maintes fois exprimé sa brusque boulimie de jazz : il prétend avoir écouté intégralement la jazzothèque bien garnie de l’établissement et avoir tiré profit - là encore - d’une éducation par l’oreille, les disques. Le voilà donc tombé dans le jazz, pour la vie certainement, mais ça ne rend pas pour autant cet esprit ouvert et curieux sourd aux autres musiques, notamment indiennes.

Curieusement, ce n’est pas au sein de sa famille qu’il va baigner dans la musique indienne. On imagine que la volonté d’intégration des immigrants a pu, à une certaine époque, les conduire à mettre sous le boisseau leur propre culture. Mais, jeune homme, Iyer a vécu en Californie [5] de 1992 à 1998. Un de ses traits de caractère les plus remarquables est le volontarisme - qu’il affiche alors en décidant de ne pas rester passif par rapport à la musique de ses origines, de cultiver ses relations avec elle, : à travers elle peut se jouer le problème complexe de son identité. Il prend conscience qu’à travers le jazz, le rock, le blues, il est américain et que la musique indienne fait tout autant partie de lui qu’elle lui est étrangère. Il va alors se « reconstruire » en redevenant un habitant de ses racines et, tout en apprenant les rythmes d’Afrique de l’Ouest avec Steve Coleman, se mêler aux importantes communautés indiennes de Palo Alto et de la Silicon Valley ; ils y organisent des concerts de musique carnatique suivis par des centaines de spectateurs connaissant par cœur talas et ragas. Sans étudier réellement cette musique complexe, il s’y immerge ; et de cette immersion résulte ce qu’il ressent comme un retour au bercail - bercail qu’il ne quittera plus - à travers son travail avec Rudresh Mahanthappa, ou son récent Tirtha en compagnie du guitariste Prasanna et du joueur de tablas Nitin Mitta.

Vijay Iyer et ses principales influences

Du classique au violon, du rock aux claviers, le jazz au lycée, et la musique indienne en Californie. So what ? Qu’est-ce qui compte le plus dans tout ça ? Autant sa vie musicale est riche et variée, autant ses réponses à l’habituelle question des influences sont invariables : c’est par une longue liste de musiciens de jazz que Vijay Iyer commence par exposer ses influences.
Si l’on ne devait retenir que deux noms parmi les dizaines qu’il cite à chaque interview, ce seraient Thelonious Monk (« J’ai beaucoup étudié Monk, c’est un de mes héros. C’est sans doute celui qui est au-dessus de tous. ») et Andrew Hill.
Ce grand musicien, disparu en 2008, était en effet devenu, sur la fin de sa vie, un mentor, un ami pour Vijay Iyer. Il se rendait à ses concerts et s’est souvent exprimé sur le potentiel qu’il devinait chez son jeune confrère, à qui il prodiguait ses conseils sans ménagements. (Vijay Iyer a confié être parfois déstabilisé par les impitoyables remarques de son aîné, mais avoir toujours fini par les trouver fondées : Hill a donc très concrètement joué un rôle important dans sa maturation et ses progrès, et a tout aussi concrètement donné, quand il le pouvait, des coups de pouce à sa carrière de son protégé). Si le jeune pianiste s’est rapproché de l’ancien, c’est que son Point Of Departure avait provoqué chez lui un choc, peut-être le plus grand éblouissement qu’il eût jamais ressenti à l’écoute d’un disque. Toujours précis dans ses analyses, Iyer se rend compte que la profondeur de ce choc est liée à la découverte d’un art qu’il devine très proche de celui qui bouillonne en lui-même - mystérieux au premier abord, mais dont on devine la profonde beauté sous-tendue par un ordre caché.


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Vijay Iyer © Hélène Collon

Andrew Hill était un pianiste compositeur, catégorie arrivant en tête des influences avouées : Monk revient sans cesse, on l’a vu, ainsi que les pianistes percussifs qui ont travaillé sur la résonance propre à l’instrument (Duke Ellington, Randy Weston…) Mais la liste de ce mélomane insatiable est impressionnante, puisqu’on y trouve aussi McCoy Tyner, Bud Powell, Sun Ra, Cecil Taylor, Geri Allen, Ahmad Jamal, Alice Coltrane, Herbie Nichols, Muhal Richard Abrams, Elmo Hope, Horace Tapscott, Herbie Hancock, Jaki Byard, Art Tatum. A noter les absences ô combien significatives des deux noms qui reviennent le plus souvent quand on associe piano et jazz : Bill Evans et Keith Jarrett ! Toute trace de lyrisme trop explicite, et tout son produit par un toucher tant soit peu « voluptueux » sont donc ici prohibés. On pourra se faire une idée de ses goûts en écoutant sur le site Destination Out une compilation qu’il a réalisée à partir de quelques plages de ses maîtres, avec deux de ses propres thèmes.

Un esprit aussi ouvert ne saurait bien entendu se limiter à la musique jouée sur un instrument. Aussi, John Coltrane, Miles Davis, Max Roach, Ornette Coleman, Anthony Braxton, Charlie Parker et… Nina Simone sont-ils les influences revendiquées, ainsi bien sûr que Steve Coleman, l’Art Ensemble of Chicago et Henry Threadgill…. S’agissant des deux premiers, qui ne les cite ? La présence du grand Max Roach à leurs côtés est plus rare : on voit à quel point le rythme, sa complexité et sa maîtrise sont au centre des préoccupations de notre homme.
C’est du reste pour des raisons rythmiques qu’il aime aussi à se plonger dans le hip-hop, qui a selon lui marqué le jazz : « le son actuel s’inspire de l’accent mis sur le groove, le « bas » de la batterie, sur des structures cycliques, compactes, qui provoquent la transe ». Parmi les artistes de ce courant il cite A Tribe Called Quest, Public Enemy. Au rock, il reconnaît « la simplicité et l’énergie brute, le choc rythmique, la pureté de construction, l’émotion directe, et l’usage des extrêmes en termes de dynamique et de densité », incarnés par Jimi Hendrix. Il cite aussi le funk et la soul, et le nom de Stevie Wonder lui vient naturellement, comme celui de Prince.

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[Suite] De sa formation initiale, il conserve également le goût des grands compositeurs, aux premiers rangs desquels Ligeti, Messiaen, Bartok et Steve Reich. La présence de Messiaen corrobore l’intérêt que Vijay Iyer affiche pour les gamelan javanais et balinais. Les musiques du monde occupent une place importante dans ses goûts : l’Afrique de l’Ouest bien sûr, on n’est pas digne disciple de Steve Coleman pour rien, mais aussi leurs lointaines descendantes afro-cubaines ainsi que la musique éthiopienne. Quant à l’Inde, évidemment, elle est au centre de ses préoccupations, tant la musique hindoustani du nord que la carnatique du sud, vu les origines de sa famille. Il se déclare très influencé par cette dernière forme, sa dimension rythmique. Il y voit une musique très élaborée, mathématique qui reste cependant vivante, spontanée et organique.
On pourrait dire la même chose de la musique de Magic Malik, premier nom qui lui vient à l’esprit quand on l’interroge sur les musiciens français qu’il apprécie. Martial Solal aussi est mentionné ainsi que ses complices, les frères Moutin, ainsi que, Brice Wassy et Hervé Samb (l’Afrique n’est jamais loin chez cet Indien !) [6].

L’esthétique de Vijay Iyer

Cette liste est si impressionnante que c’est un peu l’auberge espagnole, prétendront les railleurs, au point de se demander ce que peut être l’esthétique d’un artiste qui a puisé à tant de sources. On y discerne cependant quelques composantes majeures : la prééminence de l’aspect rythmique, l’influence faible de la tradition classique européenne, le piano comme instrument de percussion, la sensibilité au son comme texture.


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Vijay Iyer © Hélène Collon

Et puis comment ne pas mentionner l’attrait pour la modernité, la rupture et ce qui les accompagne : le goût pour les concepts, les systèmes et les écoles qui les enseignent (AACM, M-Base), et par conséquent l’attrait pour les musiciens qui pensent leur art, qui élaborent une conception pour accueillir les fruits de leur sensibilité ? N’oublions pas que M-Base, le mouvement créé par Steve Coleman, signifie « Macro-Basic Array of Structured Extemporizations » ! Tout un programme, dont l’objectif est d’encourager une créativité musicale basée sur l’improvisation structurée autour d’une conception africaine du rythme.
Cet aspect « cérébral » de sa musique lui a été reproché, et il reconnaît qu’elle est guidée par une approche de compositeur. Mais il s’insurge contre l’assimilation hâtive entre sa formation scientifique et la nature de sa musique. Ses maîtres étaient sont avant tout compositeurs, et il nie utiliser davantage les mathématiques que ses glorieux aînés, même si l’utilisation de la série de Fibonacci dans la reprise de « Mystic Brew » (Historicity) est assez impressionnante. Du reste, celle-ci illustre une qualité qui est la marque des plus grands : le sens aigu de la forme. L’écoute attentive et répétée de ses disques ne permettra ni de repérer l’usage évident de formes classiques du développement en jazz, ni de regretter que tel ou tel morceau soit trop long quand tel autre gagnerait à être développé : un art d’architecte !

L’extrême diversité de ses influences n’est-elle pas une incarnation de la fusion, une musique qui serait le produit de toutes les musiques, comme l’Amérique parvient à être une nation tout en étant un melting-pot ? Et s’il est habitué à travailler dans des contextes très variés et à subir de nombreuses influences, il ne faut pas en chercher la raison dans un quelconque désir de célébrité mais tout simplement parce que… « c’est lui ».

On touche là un point sensible, à peine évoqué par un Vijay Iyer pourtant prolixe et détaillé qui avoue quand même à nos confrères de Jazz.com : “J’ai réfléchi à ce que peut signifier le fait d’être américain de nos jours. J’ai pour ma part une perspective transnationale ; mon point de vue est tout à fait américain mais infléchi et éclairé par mon héritage indien, avec ses légendes. De plus, nous pouvons tous apprendre de l’expérience du blues et y participer. Le blues n’est pas seulement un style de musique. Il a à voir avec un certain cri, un désir d’être entendu, un refus d’être réduit au silence”. Il avoue que, faute d’une vaste communauté d’Indiens aux U.S., ce que recherchaient ses parents étaient la stabilité, la sécurité et, quelque part, la possibilité de se fondre dans le paysage. Maintenant les Indiens, plus nombreux, sont plus visibles et plus libérés, mais il dit ailleurs que « quelle que soit l’intégration d’un artiste de couleur à l’Ouest, il est toujours engagé, car toujours considéré comme le représentant d’une cause qui le dépasse, qu’elle soit culturelle ou expression de la différence ».

Dans un récent article paru dans Le Monde Umberto Eco concluait ses réflexions sur les changements qu’apportent à notre perception de l’art les nouvelles technologies qui donnent l’accès à toutes les œuvres, à tout le monde, tout le temps : « Face à ce défi, il est inutile de fuir : mieux vaut intensifier les échanges, les hybridations, les métissages. Au fond, en botanique, les greffes favorisent les cultures. Pourquoi pas dans le monde de l’art ? ».

Vijay Iyer pianiste

On l’a vu à travers son penchant pour les compositeurs pianistes, le choix du l’instrument n’est pas dû au hasard mais au travail sur la résonance qu’il autorise. C’est pourquoi, avant la virtuosité, ce qui frappe chez lui est avant tout un son très personnel. Le physicien en lui, intéressé par les phénomènes de résonance, a toujours chéri le son d’Andrew Hill, qu’il tente de retrouver et qui le situe dans la continuation de celui d’Ellington et de Monk, voire de McCoy Tyner, un son qu’on ne peut obtenir qu’en sollicitant les entrailles du piano de manière très… physique !
Un pianiste percussif comme Tommy Flanagan n’a pas sa faveur, par exemple, car il ne va pas chercher le son avec autant d’énergie. Andrew Hill, lui, était capable de se frayer un chemin à travers une section rythmique puissante à l’aide de son seul son. « Il faut faire en sorte que toute la pièce entre en résonance avec le son du piano ». Pour fouiller le fond du clavier, Iyer utilise une technique qui ne fait pas appel à la souplesse du poignet - contrairement à ce qu’enseigne la formation classique - et qui, si elle permet une large palette dynamique, tend à donner un son plus « moelleux ».
Dans une interview récente donnée à Howard Mandel, Keith Jarrett évoque le défi qui consiste à considérer ses deux mains comme ayant une vie rythmique propre, à les opposer pour obtenir une polyrythmie. Cet objectif était celui d’Andrew Hill. La réussite de son fils spirituel, Vijay Iyer, est éclatante sur ce point.

Vijay Iyer et son impact sur le microcosme

On lit parfois que sa musique et celle de Rudresh Mahanthappa tendent vers le conceptuel. Certains éditorialistes, comme Chris May d’allaboutjazz.com n’ont pas aimé les notes de pochette d’Historicity : « Quel besoin de toujours entourer la musique de longs discours d’analyse et de justification ? » « A force de gesticulations intellectuelles ’à la Braxton’, il va finir par effrayer le public large que sa musique pourrait attirer ».
Mais dans l’ensemble, la musique de Vijay Iyer a captivé critiques et auditeurs « comme peu l’ont fait depuis McCoy Tyner, Cecil Taylor ou Misha Mengelberg ». « Il est agréable de voir qu’un artiste dont la musique a la réputation d’être élitiste, voire difficile, peut engendrer une aussi large sympathie, depuis les auditeurs de mainstream qui y trouvent de nouvelles sensations jusqu’aux amateurs d’avant-garde pour qui la musique, thèmes originaux ou reprises, garde une légitimité intacte ».
Ce qui frappe aussi malgré l’ambition, la complexité et la diversité des thèmes, c’est que « quel que soit le matériau, standards, obscurs thèmes de jazz oubliés, hip-hop ou pop, Vijay Iyer donne l’impression que ses méthodes lui permettent de fondre le tout dans un continuum cohérent, qui est celui de la musique vivante, celui du jazz qui respire encore ». Complexe mais accessible, sa musique groove. « Si la conception en est intellectuelle, l’impact en est physique » comme en témoigne une discographie en leader ou en co-leader déjà riche de douze disques.

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[Suite]

Discographie :

Ses débuts de leader contiennent déjà tout ce qui va suivre. A l’image de l’artiste, le disque est d’une grande diversité, dans les formations présentées, du piano solo au quartet « électrique », en passant par le combo d’avant-garde, sans oublier le classique « piano trio », parfois augmenté de Steve Coleman ! Avec Memorophilia [7], Iyer assoit immédiatement sa stature de compositeur puisqu’il est l’auteur des neuf titres. Ce disque où figurent aussi George Lewis et Francis Wong, deux figures de l’AACM, ainsi que le guitariste Liberty Ellman et le batteur Elliott Humberto Kavee (avec lesquels Vijay Iyer enregistrera plusieurs fois), porte déjà sa patte. Le premier thème est bien d’un physicien, « Relativist’s Waltz ». « Stars Over Mars », en trio, arbore un des marqueurs du « style Iyer » : des notes graves, espacées, d’une sonorité de bronze lançant basse et batterie dans un groove haletant. La première plage avec George Lewis est plus free, évidemment. « Peripatetics » groove et contient des unissons piano-guitare électrique stupéfiants. Le disque se conclut par un « Segment for Sentiment » qu’Iyer reprendra souvent, y compris sur Historicity. Le thème est exposé par le trombone de manière assez solennelle : on assiste à un cérémonial que l’emploi du violoncelle achève de rendre encore plus original. La récente reprise avec le thème introduit par la contrebasse perd en cérémonial mais gagne en cohérence et en lyrisme.

Sur Architextures [8], Vijay Iyer réunit autour de son trio de l’époque (Jeff Brock et Brad Hargreaves), un octet à trois saxophones et deux bassistes. Un des saxophonistes est Rudresh Mahanthappa : début d’une longue collaboration, encore actuelle. C’est aussi l’introduction perceptible de certains éléments de la musique carnatique (« Sadhu », « Three Peas »). Dernier disque de l’époque californienne avant le grand saut à New York, Architexturescomporte douze originaux dont « Trident », thème qu’il a vraisemblablement le plus joué (il parle de « centaines de fois ») et qui figure aussi sur son dernier disque, joué plus vite et avec plus d’énergie percussive.

« Trident » figure aussi sur le disque suivant, Panoptic Modes [9]. Mahanthappa est toujours là, mais cette fois, c’est le bassiste actuel, Stephen Crump qui figure aux côtés de Vijay Iyer. Le thème est pris plus rapidement et avec plus d’énergie mais la comparaison entre les trois versions montre un réglage progressif pour introduire plus de mordant. Les développements ne sont pas encore tout à fait privés de la notion de solo, la présence d’un saxophone rendant assez naturel ce mode d’intervention. « History Is Alive » est typique de sa façon inimitable d’obtenir un groove puissant à partir de rythme complexes. Cette plage en trio est un des sommets du disque avec « Circular Argument », également en trio. Le récent Historicity, premier disque entièrement en trio, ne doit pas induire en erreur : c’était déjà en trio que Vijay Iyer s’était montré sous son meilleur jour.

Puisqu’au fil des disques, il noue des collaborations durables, c’est Tyshawn Sorey, le batteur avec lequel il collaborera encore au sein de Fieldwork, qui joue sur Blood Sutra [10]. La nouveauté, c’est qu’une plage n’est pas de la plume du pianiste mais une reprise (dans un medley) de « Hey Joe ». Par ailleurs « Habeas Corpus » est un réarrangement de « Body and Soul ». Marcus Gilmore remplacera Sorey au sein du quartet à l’occasion de Reimagining [11]. Cet album sera donc la première réunion sur disque de l’actuel trio.

Apparition des Beatles, sur cet album, avec pour commencer le « Revolution » du Double album blanc et, pour finir l’« Imagine » de John Lennon en solo. Comme sur Historicity, on peut dire que ces titres sont « réimaginés ». « Cardio », joué en trio, est la première apparition d’un titre d’une grande complexité rythmique : il faudra beaucoup de travail pour que les musiciens puissent jouer en public ces métriques superposées, constamment mouvantes, avec lesquelles ils créent cependant un groove parfaitement accessible. La maturité éclate, l’esthétique s’affirme, la virtuosité rythmique épouse une pulsation à l’absolue modernité, le trio qui joue sur plusieurs plages montre, pour sa première apparition sur disque, l’unité profonde qui en est sa marque de fabrique.

Sur Tragicomic [12], le même quartet est à l’oeuvre. Certaines plages sont en trio (« Comin’Up », un thème bien oublié de Bud Powell, dans une version reggae inattendue). Iyer nous donne en solo sa version - une fois n’est pas coutume - d’un standard « à chanteuses » (Barbara Streisand, Diane Reeves), « I’m All Smiles », et prouve que lui aussi sait chanter avec sa main gauche. Cet album lui permet aussi de manifester des opinions politiques peu favorables à la famille Bush, pour employer une litote…

Historicity->3463358] publié par le label allemand ACT est donc le premier disque - qui fera date - du trio Iyer-Crump-Gilmore. Iyer travaille avec ce dernier depuis près de six, ans et avec le bassiste depuis dix. Cela s’entend, le trio démontrant une unité confondante malgré la difficulté acrobatique, notamment au plan rythmique, des compositions et arrangements. La musique est ambitieuse par sa complexité, mais ouverte à la fois à l’histoire du jazz et aux autres formes modernes, son impact ne souffre pas de sa sophistication

Raw Materials [13] rend compte du long travail en commun réalisé par Iyer et Mahanthappa. Que de tournées, de répétitions, de sessions d’enregistrement en commun émaillent l’histoire de ces deux hommes ! Cet enregistrement est sûrement l’un des plus beaux duos piano-saxophone. Jamais on ne déplore l’absence de section rythmique ; il s’agit en fait d’une composition en forme d’une suite à douze mouvements, magnifiquement construite autour de sommets d’intensité tendant vers une conclusion sereine.

Disques du trio « Fieldwork »

Your Life Flashes [14] : « Sublimation »… Des notes puissantes, espacées, scandent le grave pendant que, dans un grave plus profond encore, la main gauche lance un contrepoint rythmique complexe. Disque un peu austère, l’absence de basse ayant tendance à confiner le pianiste dans ce registre et le ténor Aaron Stewart n’ayant pas une palette de couleurs très riche ; cependant, sur « Sublimation » comme sur « Sympathy » on trouve déjà des exemples d’arrangements de lignes rythmiques apparemment hétérogènes en contrepoint rythmique complexe et fascinant.

Des jeux rythmiques de même nature se retrouvent avec « Transgression » sur Simulated Progress, où l’altiste Steve Lehman remplace Aaron Stewart. Lehman est lui-même un « cérébral », un véritable intellectuel passionné de musique contemporaine. Et si sa présence est bénéfique à Fieldwork, elle en renforce le caractère austère. L’utilisation du registre grave est toujours abondante ici, mais plus créative dans la recherche de timbres (cf. le début de « Trips »), et laisse place sur « Media Studies » et « Transitions » à un très beau travail sur la résonance dans les aigus, où on trouve trace d’un vif intérêt pour la musique spectrale dans l’emploi de techniques étendues chez Steve Lehman.

Door [15] marque les débuts de l’association Iyer-Lehman-Sorey qui enregistrera de nouveau en 2010. Ce trio de compositeurs est, de toutes les formations de Vijay Iyer, celle où l’improvisation est la plus abondante, improvisations ne voulant pas dire alternance de solos et renvois de balle mais bien collaboration permanente et intégrale. [16].
Vijay Iyer ne cache pas l’intérêt qu’il porte au hip-hop et l’importance qu’il accorde à ce courant. Et il joint le geste à la parole en collaborant avec des artistes comme High Priest alias HPrizm et Mike Ladd. Avec le premier il pourrait bien enregistrer en 2010. Avec le second aussi, ce qui ferait une trilogie, car les deux hommes ont déjà enregistré ceci :

In What Language [17] s’appuie sur un fait divers, une mésaventure survenue à un cinéaste iranien dans un aéroport américain. Les textes de Mike Ladd nous conduisent d’aéroport en aéroport et montrent que si les avions passent d’un pays à l’autre, l’humanisme reste souvent bloqué à la douane. Textes, arrangements, samples et interprètes font de ce moderne oratorio une complète réussite qui justifie la nouvelle collaboration des deux artistes à l’occasion de Still Life With Commentator [Savoy, 2007]].

Le thème de cet album est la surinformation entraînant la confusion chez les citoyens. Ce disque au ton assez sombre comporte quelques perles instrumentales de Vijay Iyer ou de son compagnon de longue date, le guitariste Liberty Ellman. On admire la richesse, la sophistication de l’ensemble et son impact émotionnel.

2010 devrait être une nouvelle année fructueuse pour Vijay Iyer tant en concerts qu’en disques, avec déjà des dates annoncées pour le trio « Tirtha », le duo avec Rudresh Mahanthappa, le trio Fieldwork, High Priest, Mike Ladd et, bien entendu, le trio avec Stephan Crump et Marcus Gilmore - sa formation principale à l’heure actuelle. Mais au-delà de cela, il se pourrait Vijay Iyer joue un rôle clé dans la musique des années à venir…

Vijay Iyer et la musique à venir

Vijay Iyer, comme d’autres grands musiciens - on pense par exemple à Tim Berne -, aime travailler dans la durée. Ouvert aux rencontres mais fidèle, sachant ce que l’art doit à l’approfondissement, il poursuit de longues collaborations avec certains musiciens comme Rudresh Mahantappa, Stephan Crump, Steve Lehman ou Tyshawn Sorey, comme à ses débuts avec Liberty Ellman ou Elliott Humberto Kavee.
Citoyen du monde, incarnation culturelle de la montée en puissance de l’Asie, exemple réussi de métissage entre les continents, entre l’avenir et le passé, entre le complexe et l’immédiat, peut-être préfigure-t-il un avenir où les rangs des musiciens de jazz seront aussi peuplés d’Indiens que les sociétés d’informatique ? Il était écrit que le jazz, au cœur duquel se trouve le rythme - qu’on l’appelle groove ou swing - devrait un jour recevoir la visite de la musique indienne, qui est la plus raffinée au monde sur le plan rythmique.

Exemple même des vertus de l’intelligence, de la continuité, du travail en commun mis au service de l’inspiration et de l’ouverture d’esprit, Vijay Iyer, pas encore quadragénaire, a encore beaucoup à offrir, même s’il nous livre d’ores et déjà une musique puissante, originale, complète, apte à attirer sans compromissions un public vaste et jeune vers ce que nous persisterons à appeler le jazz, musique certes complexe et ambitieuse, mais universelle.


par Laurent Poiget // Publié le 22 novembre 2010

[1Association For The Advancement of Creative Musicians.

[2Et selon la méthode Suzuki qui n’impose pas d’entrer dans la musique par le solfège et par la théorie mais par l’écoute et le plaisir, et prône l’éducation simultanée des parents et des enfants.

[3Qu’il pratique en tenant les claviers de plusieurs groupes.

[4Par exemple la suite pour quintette Far From Over dont la première eut lieu à Chicago devant trente mille spectateurs, ou sa pièce pour orchestre Interventions, jouée pour la première fois par l’American Composers Orchestra sous la baguette de Dennis Russell Davies, ou encore ses Three Episodes for Wind Quintet (1999), écrits pour l’ensemble à vents Imani Winds - avec lequel collabore régulièrement Wayne Shorter -, ainsi que la musique primée du film Teza du metteur en scène Haile Gerima.

[5Où il fut donc découvert par Steve Coleman.

[6Dans cet exercice de « name-dropping » il manque un autre grand éclectique, John Zorn, grand absent ici. Cependant, Vijay Iyer fut plusieurs fois l’invité des « Improv Nights » de son club, The Stone.

[7Red Giant, 1995

[8Asian Improv, 1998

[9Red Giant, 2001.

[10Pi, 2003

[11Pi, 2005

[12Sunnyside, 2008.

[13Savoy – 2006.

[14Pi, 2002.

[15Pi, 2008

[16A noter, pour ceux qui s’intéressent à ce type de formations et au jazz d’avant-garde, que la saxophoniste danoise Lotte Anker, avec Craig Taborn et Gerald Cleaver a enregistré deux disques dans la configuration de Fieldwork. Craig Taborn est cité par Vijay Iyer quand on lui demande les noms de ceux qui représentent l’avenir de la musique. La comparaison entre les deux trios, également magnifiques, est passionnante, le trio d’Anker créant des ambiances sans doute plus nombreuses. Il est plus chaleureux, souvent, plus à l’aise dans les climats intimistes, mais moins gonflé d’énergie et de groove, avec une couleur moins futuriste.

[17Pi, 2003