Scènes

La Belle Ouïe : Sylvaine Hélary trio

Depuis neuf ans a lieu au Lavoir Moderne Parisien, dans le 18è arrondissement de Paris, le festival organisé par la Campagnie des Musiques à Ouïr, « La Belle Ouïe. » Ce soir, concert de sortie de disque du trio de Sylvaine Hélary, précédé d’un duo Bruno Chevillon/Jean-Marc Foltz.


C’est comme chaque année depuis 9 ans au Lavoir Moderne Parisien, dans le 18è arrondissement, qu’a lieu le festival organisé par la Campagnie des Musiques à Ouïr, La Belle Ouïe. Du 19 au 21 avril se sont succédé sur la scène de cette belle salle intimiste Denis Charolles, batteur fondateur de la Campagnie, Jacques di Donato, Fantazio, le Moulin des Musiques à Ouïr, et, le deuxième jour, le trio de la flûtiste, chanteuse et conteuse Sylvaine Hélary, à l’occasion de la sortie de son nouveau disque, avec, en première partie, un duo Bruno Chevillon/Jean-Marc Foltz. Une soirée enthousiaste, entre poésie, rock et improvisation.

Métro Château-Rouge, tout droit, en face et première à gauche. Pas de vendeur à la sauvette aujourd’hui mais des rues comme toujours bondées et vivantes. On est en plein quartier africain de Paris et, malgré une programmation tournée vers les arts vivants africains (musique, théâtre, conte), on ne peut s’empêcher de remarquer la quasi-systématique pâleur des spectateurs du Lavoir Moderne et de son jumeau l’Olympic Café, situé quelques mètres plus haut dans la rue. Le lieu est très agréable, petit sans être étroit ; c’est une salle comble qui accueille le trio de Sylvaine Hélary pour la sortie de son disque, précédé d’une mise en bouche de luxe.

Le contrebassiste Bruno Chevillon et le clarinettiste Jean-Marc Foltz assurent la première partie de la soirée. Ils se sont déjà rencontrées en 2005 sur Cette opacité (Clean Feed), et forment avec Stéphan Oliva le trio Soffio di Scelsi, un hommage imaginé par Jean-Marc Foltz à la musique du compositeur italien Giacinto Scelsi, véritable passerelle entre improvisation et musique contemporaine.
Leur duo est nourri par le travail complice du temps : chacun est si bien à l’écoute de l’autre qu’ils n’ont plus besoin de se regarder pour savoir quand s’arrêter. Yeux fermés, l’oreille suffit. Jusqu’au dernier morceau - ils sont assez courts -, une brûlante torpeur imprègne la salle. Les cliquetis-crachins-crissements de l’archet conversent presque silencieusement avec les souffles-halètements-respirations de la clarinette. Les instruments sont tordus, frappés, maltraités jusqu’à redevenir des bouts de bois sculptés. Enfin, avant de nous quitter, les deux complices tirent soudain des sons de très loin, de très profond. De la gorge, ils sont descendus vers les entrailles de leurs bouts de bois vibrants.


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Sylvaine Hélary © H. Collon/Objectif Jazz

Le maître de cérémonie, Denis Charolles, n’accorde que cinq minutes aux fumeurs batteurs de pavé avant de retourner suer entre les poutres sombres du théâtre pour écouter le trio de Sylvaine Hélary.
Ils sont quatre. Et oui, parfois « dans un trio, on est trois, puis quatre, puis cinq. Et quand on est douze, ça fait une foule. » La malicieuse flûtiste-chanteuse-diseuse, membre entre autres du Surnatural Orchestra et de la Société des Arpenteurs de Denis Colin, se régale des mots, de tous les mots. Réalistes, merveilleux, transformés, poétiques ou râpeux, nés de sa plume ou empruntés à d’autres, que ce soit à Ghérasim Luca ou aux grenouilles, ils sont les rois du bal. « On nous ment. Assurément. On nous ment. Héontément. »

Le concert est court et les pièces étirées. Les vieux morceaux comme les tout jeunes glissent sur les montagnes électriques des différents claviers et machines d’Antonin Rayon et rebondissent sur les balles du batteur Emmanuel Scarpa - mouche. Les pieds tentent de suivre la cadence effrénée des changements de rythme incessants, des ambiances renouvelées, des douces cassures qui, du rock nous amènent vers le hip hop, le slam et le conte, à tel point qu’on n’a pas eu le temps de s’installer dans un courant musical qu’il est déjà parti. Mais l’enchaînement est excellemment mené et attise l’attention. D’ailleurs, qu’est-ce que ce cornet à piston qui tourne toute la soirée ? Une cabine Leslie, apprend-on un peu plus tard, qui sert à amplifier l’orgue Hammond d’Antonin Rayon. Et à quoi servent les deux micros placés à jardin, dont un tout contre le mur ? L’un permet au premier invité, Julien Boudart, de traiter en direct les sons de la flûte de Sylvaine au synthétiseur (sur le premier morceau). L’autre amplifie les improvisations parlées d’Aalam Wassef, le second invité, en arabe (d’Égypte) et en anglais sur un morceau qui porte bien son nom, « Ailleurs ». Cette voix qui regarde le mur nourrit le spectacle de l’extérieur, à l’image du melting-pot sonore qui dessine un joyeux patchwork et juxtapose le grave et le léger. La flûte d’un côté, pépiement aigu, les mots de l’autre, chargés. Le « Quart d’heure de culture métaphysique » de Ghérasim Luca, extrait du Chant de la carpe, accompagné par une guitare rock invisible - et pour cause : ce sont des claviers - est un chant lourd de sens, traité en sifflotant comme si de rien n’était. L’écriture contient en elle-même son propre oxymore, mis en valeur par la musique.

« Allongée sur le vide
bien à plat sur la mort
idées tendues
la mort étendue au-dessus de la tête
la vie tenue de deux mains

Élever ensemble les idées
sans atteindre la verticale
et amener en même temps la vie
devant le vide bien tendu
Marquer un certain temps d’arrêt
et ramener idées et mort à leur position de départ
Ne pas détacher le vide du sol
garder idées et mort tendues […] »

L’équilibre est tendu lui aussi entre rire et mélancolie. C’est que la folie de Sylvaine Hélary, si elle ne la sauve peut-être pas de l’angoisse, l’arrache bien au vide. L’appeau qui croasse et doit remplir les blancs tant redoutés ne servira presque pas, tant Dame Sylvaine sait nous enchanter.