Chronique

Trapèze

Level Crossing

Sakina Abdou (ts, as), Matthias Müller (tb), Joke Lanz (turntables), Peter Orins (dms).

Label / Distribution : Circum Disc

Avec Trapèze, c’est une des formations les plus radicalement intéressantes qui naît quasiment sous nos yeux. Le quartet emmené par l’une des figures du label Circum, le batteur Peter Orins, accueille ce que la musique improvisée européenne compte de plus aventureux en matière d’instrumentistes. Tout d’abord, la saxophoniste Sakina Abdou, qui revient sur le label nordiste après ses fructueuses aventures américaines ; son sens du slap et sa stratégie de tension permanente sont cruciaux dans « Driving Lesson » où elle fait face à l’un des plus impressionnants trombonistes du moment, Matthias Müller, dont on se souvient du travail avec Jeb Bishop ou plus récemment avec le Red Desert Orchestra. Le travail, entre opposition et concorde, des deux soufflants offre beaucoup de possibilités à l’orchestre. Avec « Trapèze », on le perçoit plus finement lorsque Sakina Abdou prend une direction sinueuse que le trombone tente de borner. Avec Orins, le morceau incarne une musique libre et pugnace que le dernier atout du carré va s’efforcer de métamorphoser.

Joke Lanz est le grand transformateur du Trapèze. Le turntablist suisse, pionnier des échanges incessants entre la musique improvisée et la noise musique ne nous est pas inconnu : il a travaillé avec Sophie Agnel et on a eu le bonheur de l’entendre avec Almut Kühn dans le très beau How Noisy Are The Rooms ? l’an passé, dans un rôle relativement similaire d’architecte tortueux. Avec « Disco Kids », Lanz est parfaitement dans son élément. Ses platines agissent comme une radio déréglée et impatiente que la batterie tente de dompter, ce que seul le trombone de Müller parvient à faire. C’est le travail souterrain de Lanz qui se révèle alors fascinant : les sons se tordent, comme passés par un filtre fait de centaines de grouillements, sans perdre d’énergie ni d’agilité. C’est un capharnaüm très ordonné, voire patiemment construit, qui définit le Trapèze.

À ce moment précis, c’est Sakina Abdou qui devient l’élément perturbateur. Le timbre de la saxophoniste, puissant et pourtant toujours au bord de la fêlure, est le complément parfait de toutes les trouvailles de Lanz. Dans le plus long « A New Bike By Parcel », c’est son jeu d’anches très précis, délicatement soutenu par la nappe sonore du trombone qui sillonne les échanges et, au fil du temps, se fait plus complexe et enchevêtrée, comme une forêt vierge vivace et en pleine expansion. Le trapèze est à la fois un quadrilatère particulier et un instrument d’acrobatie. La définition est juste.

par Franpi Barriaux // Publié le 4 février 2024
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