Chronique

Aymeric Leroy

King Crimson

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

Après Pink Floyd, plongée dans l’œuvre d’un groupe paradoxal et Rock progressif, King Crimson est le troisième livre écrit par Aymeric Leroy pour le compte de l’éditeur marseillais Le Mot et le Reste. On peut faire confiance à l’auteur pour nous proposer une approche captivante de ce groupe anglais dont l’identité progressive a été incarnée durant plus de quarante ans (de 1969 à 2003, pour la discographie) par la personnalité plutôt austère de son leader Robert Fripp ; mais une identité également forgée par une volonté de renouvellement fonctionnant par cycles, avec notamment pour conséquence de fréquents changements de personnel.

Voici donc un ouvrage à la fois savant et pédagogique, reflet fidèle de la lucidité et de la méticulosité presque clinique d’un expert en la matière [1]. Aymeric Leroy sait toujours prendre du recul, faire la part des choses et éviter le piège de l’hagiographie finalement peu instructive. Son livre, fruit d’un travail d’analyse rigoureux, presque austère, s’appuie sur les événements qui ont jalonné l’histoire du groupe ainsi que sur un grand nombre d’interviews ; l’auteur y superpose ses observations personnelles, à caractère musicologique. Le résultat est un ouvrage de référence qu’on recommandera à tous : les connaisseurs entendront la musique au fil des descriptions, les autres auront envie d’écouter. Tous seront également heureux de mieux comprendre le sens caché des premiers textes de Peter Sinfield, observations du monde contemporain parfois revêtues d’atours médiévaux.

Impossible de résumer l’histoire de King Crimson en quelques lignes. Dans une remarquable introduction (suivra une narration très documentée de l’histoire de cet énigmatique groupe anglais à partir de sa discographie [2], que l’auteur dissèque à la façon d’un entomologiste), Aymeric Leroy livre les clés d’une formation qu’on a peut-être un peu vite cataloguée dans la mouvance du rock progressif, probablement parce que l’esthétique de sa première mouture, celle du légendaire album In The Court Of The Crimson King, y incitait beaucoup.

En réalité, si King Crimson est bien un des pionniers de ce courant, il en a toujours évité certains travers. Il ne ne sombrera jamais, par exemple, dans la préciosité néo-rhapsodique clinquante façon Emerson, Lake & Palmer, ni dans la théâtralisation excessive de Genesis, mais portera un regard plus grinçant sur le monde en recourant souvent à des couleurs moins consensuelles, voire à la dissonance. Au cours de son histoire, King Crimson partagera avec le rock progressif une certaine complexité dans l’élaboration des compositions et un indéniable raffinement rythmique, mais se détachera de ses codes par un besoin récurrent de minimalisme, par de longues séquences d’improvisations, l’utilisation de technologies de pointe et, petit à petit, la suppression des passerelles vers le classique ou le jazz.

Après un premier cycle à caractère collectif (où Ian McDonald et le parolier Peter Sinfield occupaient une place de premier plan) l’idée se fait rapidement jour d’une musique qui doit dépasser ses interprètes et ses créateurs et où Robert Fripp, désormais maître à bord, exerce avant tout une espèce de contrôle qualité. En 1973 paraît Larks’ Tongues In Aspic, qu’Aymeric Leroy définit à juste titre comme « le symbole de l’éternel crimsonien ». Un acte de naissance pour Fripp en tant que compositeur. Refusant toutes les compromissions à caractère commercial (piège dont Yes ou Genesis furent en leur temps les victimes consentantes), il n’hésitera pas à saborder plusieurs fois King Crimson pendant pour de longues périodes ; le guitariste est habité par une exigence de renouvellement constant, tout en cherchant à perpétuer l’esthétique de la période (souvent considérée comme la plus fascinante) 1973-1974, qui se s’achèvera avec Red, album de feu sombre et urgent, dont l’ultime séquence, « Starless », est à elle seule un fulgurant condensé des cinq années passées.

L’histoire de King Crimson est donc marquée par des éclipses parfois prolongées et d’importants changements de personnel. Citons entre autres le batteur Bill Bruford, présent de 1973 à 1997, soit une « durabilité » exceptionnelle ! En schématisant, on peut parler d’une première époque « symphonique » de 1969 à 1972, puis d’une « électrique » de 1973 à 1974 avant la dissolution du groupe, brutale et présentée comme définitive ; sept ans plus tard, King Crimson revient pourtant avec Discipline, un album majeur, pour une troisième période de trois ans et une identité plus américaine du fait de la présence de Tony Levin à la basse et surtout du guitariste-chanteur Adrian Belew, promu au rang de contrepoids créatif (et ce jusqu’à la fin). Suivirent d’autres éclipses, d’autres expériences, celles des Projeckts, des doubles trios et leurs soundscapes (enfants naturels des « frippertronics » des années 70 et 80), avant un ultime retour à l’aube des années 2000. Puis, silence discographique depuis 2003 et l’album The Power To Believe.

Originalité, électricité, modernité, radicalité, intégrité… quelques mots pour cerner les contours complexes de la « crimsonicité » ! Avec ce livre, Aymeric Leroy nous offre un éclairage précieux sur une page assez fascinante de l’histoire récente de la musique. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, le même Leroy a assuré la traduction, toujours aux éditions Le Mot et le Reste, de Bill Bruford, l’autobiographie, un livre très attendu de la part d’un musicien dont on a évoqué un peu plus haut la très longue contribution à l’histoire de King Crimson. Bruford raconte donc sa vie et ses expériences. Crimson bien sûr, mais aussi Yes, Genesis, UK, Earthworks. Une histoire qui part de son enfance et nous fait découvrir un vrai travailleur de la musique, dont l’humour so British n’est pas le moindre des attraits. Un texte alerte (et fort bien traduit, soulignons-le), construit comme autant de réponses aux questions « bateau » qu’il s’est vu infliger à partir du jour où il a choisi ce mode de vie ; un livre qu’on dévore parce qu’il nous plonge au cœur de son quotidien et de ses questionnements, ceux d’un artiste lucide qui peut parfois avoir la dent dure mais n’est jamais pris en défaut de sérieux dans la conduite de ses projets. Même lorsqu’il doit se battre contre les défaillances inopinées de sa batterie électronique ! Bruford, ne l’oublions pas, est un des plus passionnants percussionnistes des quatre dernières décennies. Il s’en faudrait de peu que, tout comme lui, on soit saisi par le besoin irrépressible de se procurer un coussin d’exercice pour s’entraîner chez soi à jouer les apprentis batteurs… Son autobiographie, passionnante, est un vrai plaisir de lecture.

par Denis Desassis // Publié le 5 novembre 2012

[1Aymeric Leroy est le co-fondateur de la revue de musiques progressives Big Bang et le créateur de Calyx, site Internet de référence dédié à la scène de Canterbury (Soft Machine, Caravan, Hatfield & The North, …). Il a également collaboré à Citizen Jazz comme auteur.

[2Soit treize albums studio et une myriade d’enregistrements de concerts aujourd’hui disponibles sur le site DGM Live et ses archives sonores.