Portrait

Un Z qui veut dire Bojan

Noires et blanches en couleurs… Quatrième rendez-vous d’un collectif de blogueurs qui partagent la même passion pour la musique. Cette fois, le « Z Band » planche sur les pianistes.


Noires et blanches en couleurs…

Ce texte est le quatrième rendez-vous d’un collectif de blogueurs qui partagent la même passion pour la musique et plus particulièrement le jazz. Le principe est simple : chaque participant écrit un texte sur un sujet prédéterminé et le met en ligne en même temps que ses petits camarades. Cette fois, le « Z Band » planche sur les pianistes [1]

Cette histoire remonte à un jour précis du printemps 1993 : le 21 mars de cette année-là en effet, mû (c’était une habitude chez moi avant que je ne devienne un quinquagénaire imprégné de toute la sagesse de l’expérience) par l’irrépressible besoin d’acquérir un disque nouveau et fort attendu dans les plus brefs délais, je m’étais précipité chez mon disquaire [2] pour acheter An Indian’s Week, un disque que l’Azur Quintet, la nouvelle formation d’Henri Texier, venait de publier.

Avec cet album salué par la critique comme une référence en matière de jazz, le contrebassiste se présentait plus que jamais comme le maître à jouer d’une nouvelle génération de musiciens. Il s’affirmera d’ailleurs encore plus dans cette position de quasi-gourou avec son disque suivant, Mad Nomad(s), publié en 1995 et d’une incroyable richesse. Parmi ces musiciens en devenir, un Franco-Serbe au nom imprononçable, le pianiste Bojan Zulfikarpasic, qui ne tardera guère à simplifier son patronyme pour n’en conserver que l’initiale.

« J’ai connu Bojan grâce à une cassette que Sébastien [3] m’a fait entendre, sur laquelle jouaient d’autres copains à lui tels que Julien Lourau, François Merville, Marc Buronfosse… Quand je l’ai entendu, je me suis dit que j’aimais beaucoup ce pianiste qui ne jouait pas de « pianismes » ni de pathos… Je lui ai téléphoné, nous avons commencé à travailler illico et cela a duré douze ans sans interruption… ». Voilà ce que me confiait il y a quelques jours Henri Texier, démontrant ainsi sa clairvoyance et rendant entre les lignes un bel hommage au pianiste. L’histoire voudrait d’ailleurs (mais je n’ai pas encore pris le temps de vérifier) que le nom du groupe Azur soit une déformation trouvée par Henri Texier lui-même qui, à l’époque, jouait dans plusieurs groupes dont un comportant Bojan Zulfikarpasic, et Tony Rabeson à la batterie. Ce groupe s’appela d’abord Zu-Ra puis, par rapprochement, Azur.


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Bojan Z © H. Collon/Vues sur Scènes

« Etrange, étranger. C’était l’idée que j’avais en tête. A Paris, je ne suis jamais considéré comme français à 100 % et à Belgrade, c’est pareil ! Mais tu peux retourner de toi-même ce genre de préjugés et te sentir partout chez toi… Etranger, c’est une profession en soi ». Cette fois-ci, c’est Bojan Z qui se définit lui-même en 2006 au moment de la publication de Xenophonia, dont le titre est dérivé du nom de son instrument : le xénophone, version modifiée du Fender Rhodes. Ce xénophone au son rude, brut, saturé, presque sale, qui n’est pas sans rappeler les sonorités parfois arides de Mike Ratledge au sein de Soft Machine. Un instrument étrange avec lequel il se permet même une étonnante reprise de « Ashes To Ashes » de David Bowie. Et un disque à découvrir, absolument.

Le chemin parcouru par Bojan Z depuis vingt ans est impressionnant. Pianiste de formation classique, imprégné de l’héritage culturel de son pays d’origine et de la musique des Balkans, arrivé en France à l’âge de 20 ans, il n’a pas tardé à se faire repérer par les meilleurs, qui ont très vite fait appel à lui. Il y a fort à parier que tous ont été sensibles à l’expressivité de son jeu, festif et grave à la fois – voilà, c’est ça, je cherchais une expression qui définisse au mieux ce que je ressens en écoutant sa musique : une gravité festive – dont le chant porte de façon très vibrante toute l’âme de ses racines orientales. Outre Texier pour une collaboration de longue durée (douze ans et quatre disques), on a pu l’écouter aux côtés d’un autre grand monsieur, Michel Portal, pour un Dockings méconnu où la compagnie de musiciens tels que Steve Swallow ou Joey Baron était l’indice d’un talent hors du commun. Aux côtés d’un Julien Lourau libre de toute entrave [4], Bojan Z allait aussi mettre un feu intense sur scène comme sur disque pour le projet Fire & Forget.

Oublier ? Certainement pas… Entre temps, Bojan Z aura été frotter les touches inspirées de son piano au continent américain. En témoigne Transpacifik, disque magnifique enregistré en trio avec Scott Colley (basse) et Nasheet Waits (batterie). Aujourd’hui, il semble maître de son propre destin et conduit avec maestria un trio brulant dont Xenophonia, sixième disque en tant que leader, fut non seulement remarqué mais couronné de récompenses. Une de plus, dirons-nous, si l’on se rappelle que son premier quartet (avec Julien Lourau, François Merville et Marc Buronfosse) avait raflé dès 1990 le Premier prix de Groupe au Concours National de Jazz de La Défense. Et dans une récente interview accordée au magazine Jazzman, Bojan Z faisait part de sa volonté d’avancer, toujours et encore, et de se confronter à de nouvelles expériences, comme celles du rap par exemple. Nous ne sommes peut-être qu’au début d’un long chemin.

Habitant Nancy, j’ai eu la chance de voir sur scène Bojan Z à plusieurs reprises, cinq exactement, notre homme se produisant à chaque fois dans une formation différente dans le cadre du festival Nancy Jazz Pulsations. Un vrai privilège. Ce fut d’abord l’Azur Quintet en 1997, date à laquelle le groupe centrait ses concerts sur le répertoire de son seul disque de l’époque, An Indian’s Week. Deux ans plus tard, le pianiste était aux côtés de Portal pour une remarquable performance, toute en nervosité et tension, juste après la sortie de Dockings. Dès l’édition suivante, en octobre 2003, c’est en duo avec Julien Lourau qu’il faisait vibrer la petite salle du Vertigo pour un concert qu’à titre personnel il m’est difficile d’oublier dans la mesure où le quartet qui assurait la première partie de la soirée, Mozaic Elements, n’était autre que celui qu’avait formé un jeune saxophoniste de 18 ans, mon propre fils ! Je n’épiloguerai pas ici sur l’émotion qui peut gagner un père en ces circonstances, mais je me souviendrai toujours du caractère exceptionnel de ces instants. Le duo saxophone / piano m’en est apparu encore plus beau… En 2005, changement radical de cap : Bojan Z, au Fender Rhodes, illumine de sa présence le combo de Lourau qui vient de publier Fire et s’apprête à doubler la mise avec un second opus, Forget. Ce projet profondément original mériterait qu’on lui consacre plus de temps tant son énergie, son caractère imprévisible et volontiers radical en étaient la marque profonde. On aimerait d’ailleurs qu’il ait une suite… Et pour finir, voici venir octobre 2006 : dans la belle Salle Poirel, Bojan Z est cette fois tête d’affiche et emporte l’adhésion du public grâce à son trio (Rémi Vignolo : contrebasse et Ari Hoenig : batterie) et à son xénophone.

Pour conclure, je ne résiste pas au plaisir de citer une fois encore Henri Texier, qui en dresse en quelques mots un beau portrait de : « Bojan est un très vif maître de l’espace-temps si l’on considère que les musiciens de jazz sont des sculpteurs de temps qui passe ». Faut-il ajouter quoi que ce soit ? Non, bien sûr, juste prendre le temps d’écouter sa musique.


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Bojan Z © H. Collon/Vues sur Scènes

Quant à partager ici un extrait de sa discographie, notons qu’on se trouve face à un choix particulièrement redoutable : on a vu que ses expériences sont, depuis quinze ans, nombreuses et variées, et que toutes méritent d’être retenues. Alors, reste la solution consistant à privilégier l’aventure solitaire, celle du disque Solobsession (2000) à l’intérieur duquel, là encore, il faut se creuser la tête et trancher dans le vif d’une sélection forcément injuste. La boucle devant être bouclée, on écoutera « Don’t Buy Ivory Anymore », dont la mélodie, signée… Henri Texier, est ici comme magnifiée par une interprétation épurée. Une troisième version d’un thème qu’on connaissait depuis Update 3.3 d’Humair, Jeanneau, Texier en 1990 avant sa reprise par l’Azur Quintet avec An Indian’s Week en 1993. Alors bon voyage à vous qui, j’en suis certain, aurez envie d’en savoir un peu plus sur Bojan Z.

Une discographie sélective :

Bojan Z apparaît d’ores et déjà sur bon nombre d’enregistrements. On en trouvera ici une sélection, composée de références toutes disponibles chez Label Bleu.

En tant que leader :

  • Bojan Z Quartet, 1993
  • Yopla !, 1995
  • Koreni, 1999
  • Solobsession, 2000
  • Transpacifik, 2003
  • Xenophonia, 2006

Avec l’Azur Quintet d’Henri Texier :

  • An Indian’s Week, 1993
  • Mosaic Man, 1998
  • Strings’ Spirit, 2002

Avec le Sonjal Septet d’Henri Texier :

  • Mad Nomad(s), 1995

Avec Michel Portal :

  • Dockings, 1997

Avec Julien Lourau :

  • Fire, 2005
  • Forget, 2005

Merci à Henri Texier d’avoir bien voulu prendre de son précieux temps pour répondre à quelques unes de mes questions.

par Denis Desassis // Publié le 17 novembre 2009

[1Les autres textes du Z Band :

Allegro Vivace : Sylvie Courvoisier
Belette & Jazz : Andy Emler
Jazz à Paris : Jobic Le Masson
Jazz Chroniques et Coups de coeur : Bheki Mseleku
Jazz Frisson : Marco Benevento
L’ivre d’image : Marc Copland
Mysterio Jazz : Craig Taborn
Ptilou’s Blog : Jean-Michel Pilc.

[2Déjà, à l’époque, une grande surface autoproclamée agitatrice culturelle, le seul vrai disquaire local ayant renoncé à son rayon jazz, amputation qui préfigurait l’arrêt définitif de la vente de disques voici peu de temps.

[3NDLR : Sébastien Texier, fils d’Henri et lui-même membre de l’Azur Quintet.

[4Qui, ne l’oublions pas, était par ailleurs membre de son quartet initial.