Venkatesan, Radhaktisnan, Pearson
Blue in Green
Ram Venkatesan (scénario), Anand Radhaktisnan (dessin), John Pearson (couleurs)
Label / Distribution : Hi Comics
Le thriller horrifique en comics sur fond de jazz, il fallait oser l’inventer. Le scénariste Ram « V » Venkatesan, le dessinateur Anand « RK » Radhakrishnan et le coloriste John Pearson se sont associés pour narrer la descente aux enfers du saxophoniste Erik Dieter qui, aux alentours de la quarantaine, vit une crise existentielle entre traumas familiaux et échecs dans sa carrière de musicien. Une muse « lovecraftienne » hante sa quête identitaire jalonnée des démons que sont sa propre famille (ou du moins ce qu’il en reste) et sa créativité musicale qui semble tarie.
Le graphisme conjugue superpositions, collages et ajouts numériques, créant un effet vitrail et jouant sur le net et le flou. Des crayonnés aux contours confus et griffés en rajoutent dans l’atmosphère de possession démoniaque. Les couleurs ont un sens : bruns pour le quotidien d’Erik, violet pour le passé de sa mère, le rose pour l’apparition du surnaturel. Inutile de chercher le bleu et le vert du titre - à tout le moins, ce dernier prend des allures putrides. Les cadres sont volontiers éclatés, restituant les affres de l’anti-héros. Le découpage des planches a quelque chose d’hypnotique, un peu comme le titre du standard qui a donné celui de l’ouvrage. « Blue In Green », composé par Bill Evans pour l’album de Miles Davis Kind of Blue (1959), avec ses dix mesures, sa mélodie entêtante qui lorgne vers l’infini, et son harmonie improbable bâtie sur des substitutions tritoniques et des tons relatifs. Cet ouvrage ne relève-t-il pas d’une sensation similaire ?
Le jazz est présent sur la couverture, évocatrice d’une pochette de disque Blue Note, dont on retrouve des éléments typographiques en tête de chaque chapitre. Même les pochettes de disques (Mingus, Art Blakey, Coltrane…) que ce dernier découvre au fond d’un cagibi finissent par faire méchamment flipper. Des références à Dinah Washington, Roland Kirk, Roy Eldridge, Wes Montgomery, Bill Evans (évidemment) ou même - c’est dire si le scénariste connaît son affaire - Lars Gulen (saxophoniste suédois ayant joué avec Chet Baker), ou encore à des standards (le très rare « Clarence’s Place » de Freddie Hubbard, « Naïma » de John Coltrane, « God Bless The Child » de Billie Holiday et Arthur Herzog) montrent, si besoin en était, que le trio de concepteurs a une profonde révérence pour cette BO suggérée.
Ô jazz, quel est donc ce démon qui t’habite ? C’est, suggèrent in fine les auteurs, le racisme, dont eurent à souffrir et souffrent encore les musiciens afro-américains et leurs familles, qui est à la source de la descente aux enfers d’un damné d’avance.

