Scènes

Loué soit LeLoil

En concert au Moulin à Jazz, dans les locaux de l’association Charlie Free à Vitrolles, le trompettiste Christophe LeLoil nous a fait honneur de présenter son nouveau disque, « Line 4 ».


En concert dans les locaux de l’association Charlie Free à Vitrolles, le trompettiste Christophe LeLoil nous a fait honneur de présenter son nouveau disque, « Line 4 ». Entouré des mêmes musiciens (Carine Bonnefoy au Fender Rhodes, Eric Surménian à la contrebasse, André Charlier à la batterie), il convaincu le public fidèle et exigeant du Moulin à Jazz.

Pas évident pourtant de jouer à domicile : l’homme est un habitué des lieux, qu’il a fréquentés avec le personnel de sa suite post-swing E.C.H.O.E.S. [1] ou encore aux côtés du contrebassiste Christian Brazier pour le trop peu valorisé Circumnavigation, qui comprenait déjà un Rhodes (aux mains cette fois de Perrine Mansuy). LeLoil annonce d’emblée la couleur : une sorte de voyage imaginaire à bord d’une « ligne 4 » dans diverses métropoles de la planète qu’il fréquentées jazzistiquement.


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Christophe LeLoil Photo F. Bigotte

Le son du Rhodes (en l’occurrence prêté par Cyril Benhamou) rappelle les expérimentations new-yorkaises du label CTI, voire les premières incursions « électriques » de Miles avec Herbie Hancock aux claviers. Une chaleur éminemment funky, une étrange moiteur envahissent donc la salle, qui nous convient à suivre le trompettiste leader dans son univers onirique. Pour autant, la recherche musicale de LeLoil ne consiste pas à reproduire la fin des années soixante et le début des années soixante-dix, mais plutôt à proposer un hommage à Booker Little. On connaissait son goût pour ce génie de la trompette « post bop » qui, selon lui, « a révolutionné la conception de l’instrument en deux ou trois ans » [2]. C’est effectivement sur les traces de ce monument du jazz, décédé à vingt-trois ans, que se situe Le Loil : tentatives de dissonances et surprises mélodiques ou rythmiques marquent son jeu, comme il a marqué celui de Dolphy et Coltrane début 1961.

Le trompettiste a su s’entourer d’une rythmique séduisante. Avec André Charlier à la batterie, le son des peaux et des cymbales confère à l’ensemble un côté tribal, comme si, au fil de ses recherches, le groupe avait abordé aux rivages archaïques du swing et du groove. Ainsi, l’usage immodéré des métriques impaires amène-t-il le public à la transe émotionnelle, à rapprocher de la catharsis du théâtre antique. C’est justement parce qu’il souhaite que sa musique forme un tout que LeLoil a fait appel au maître contrebassiste Eric Surmenian, sideman trop rare quoique de stature internationale : derrière son instrument accordé en quintes, à la manière d’un violoncelle, il conjugue aisément puissance rythmique et finesse mélodique. Un son boisé à souhait, des vibrations aussi intenses en pizzicato qu’à l’archet, font de ce musicien une pièce indispensable à la cohérence de l’incohérence de ce quartet malheureusement trop peu présent sur scène.

par Laurent Dussutour // Publié le 6 janvier 2014
P.-S. :

Voir la chronique du disque

[1Thomas Savy au baryton et à la clarinette basse, Raphaël Imbert aux saxophones alto, ténor et soprano, Simon Tailleu à la contrebasse, Cédric Beck à la batterie, Carine Bonnefoy au piano ; label Ajmi-séries.

[2Il lui a d’ailleurs consacré un live tribute il y a quelques années.