Portrait

Bojan Z, voyageur de l’âme

C’est l’histoire de deux passionnés, exigeants et complices, qui partent pour un long voyage, seuls et autonomes, et vont accomplir un chef d‘œuvre.


C’est l’histoire de deux passionnés, exigeants et complices, qui partent pour un long voyage, seuls et autonomes, et vont accomplir un chef d‘œuvre.

C’est l’histoire d’un pianiste qui pensait à enregistrer un nouveau solo. Dix années de rencontres et de projets se sont écoulées depuis le fameux Solobsession, et depuis, Bojan Zulfikarpasic a tracé sa route, son sillon. Multipliant les collaborations, les disques, il n’a eu de cesse de travailler le matériau brut de ses idées musicales, nourries de cultures métissées et méditerranéennes, empreintes de classicisme, secouées de rythmes en tous genres. Dix ans pour qu’enfin son nom soit prononcé correctement. Dix ans de récompenses et de distinctions, faisant de lui un général russe en tenue d’apparat.

Un solo de piano. Certes. L’idée lui plaît, il sait quelle musique jouer. Mais Bojan cherche. Un solo, oui, mais où ? Car c’est le point cardinal de ce disque, son secret, sa raison d’être : le lieu. Il veut trouver l’endroit idéal pour enregistrer sa musique.

C’est un triptyque : Bojan, Teissier du Cros et Fazioli. Sinon, rien.

C’est au hasard d’une recherche sur le site Internet des pianos Fazioli qu’il découvre leur salle de concert. Adepte et ambassadeur de cette marque italienne aux pianos exceptionnels, Bojan n’en envisage pas d’autre pour ses disques. Il se renseigne : la salle est disponible quelques jours. Elle est parfaitement équipée. C’est l’endroit propice. C’est la réponse attendue à la question.
Mais, comme pour tous ses disques depuis plus de dix ans, celui-ci ne se fera pas sans son complice, son frère d’armes, l’ingénieur du son Philippe Teissier du Cros. C’est un triptyque : Bojan, Teissier du Cros et Fazioli. Sinon rien.


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Bojan Z au piano et au Fender © Christophe Charpenel

Appeler Philippe, lui expliquer le projet, lui demander de venir. C’est entendu, ils partiront tous les deux, en voiture, pour la ville de Sacile, où se trouve l’usine Fazioli et sa salle de concert attenante. Paris, Lyon, Genève, Aoste.

La voiture est pleine comme un œuf, à la limite de toucher le sol. A l’intérieur ? Deux Fender Rhodes (on ne sait jamais), du matériel d’enregistrement, des micros, des consoles, des câbles, des pieds de micro… un barnum technologique de premier ordre. On imagine les discussions de ces deux amoureux de la musique et du son. Mais, esthètes, en arrivant à Aoste pour faire étape et y dormir, on parle de l’Italie, de la terre, des hommes… Pas loin, plus bas, il y a le Piémont… Ils ont le temps. Ils font un détour pour admirer la région - en juin, il y fait bon -, se restaurer sur place. Le travail commence. Il faut se mettre en condition : plaisir de l’âme, plaisir de la chair. Ils rattrapent Milan et filent vers Venise. C’est là, un peu au nord de la cité lacustre, que se niche l’endroit idéal.

Ils arrivent, s’installent. La cabine d’enregistrement de la salle, située bien loin du piano, requiert l’usage de câbles longs. Or, il n’en est pas question. Plus le câble est long, plus on perd en richesse de signal. Teissier du Cros décide alors de s’installer au plus près, presque à côté du pianiste, comme pour un quatre mains. La salle a une très bonne acoustique, une réverbération naturelle intéressante, et le piano un son puissant et riche. C’est un Fazioli de concert F-278, numéroté 1335. Aldo Ciccolini, qui le connaît bien, l’a surnommé « Mago Merlino » (Mage Merlin) sans doute pour ses propriétés sonores magiques. Il a été préparé pour le disque par Job Wijnands. Tout cela sera capté et restitué. Teissier du Cros fait enlever le couvercle, il installe une paire de micros pour les cordes graves, une autre pour les aigus. Puis, sur pied, une paire de micros à côté du piano, et enfin une dernière à dix mètres, pour capter la longueur de réverbération, cette résonance naturelle qui semble flotter comme un nuage sur le disque. Huit micros, huit pistes simultanées. Pour le Fender Rhodes, les micros sont installés normalement, sur les amplis.

Ils ont entre les mains un matériau brut de première qualité. C’est ce qu’ils sont venus chercher.

Bojan a préparé une liste. Elle contient vingt-cinq idées. Il y a des thèmes déjà écrits - et, pour certains, déjà joués -, des propositions de mise en place, d’expériences…
Alors, ils se lancent. Sans construction préalable du disque, ils jouent et enregistrent.


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Bojan Z au piano © Bruce Milpied

Le rituel est le même depuis qu’ils travaillent ensemble : chaque piste est écoutée au casque, le soir, à l’heure de palabres. Les discussions n’en finissent pas. Il faut réécouter, argumenter. Il s’agit de composer un morceau à partir de cette double matière que sont, d’une part, les notes jouées, les ingrédients du pianiste, ses compositions, ses improvisations, et d’autre part, leur différentes couleurs captées par les pistes de l’ingénieur du son. Il faudra ajuster et mixer l’ensemble pour obtenir un ensemble cohérent, à la bonne température. Ils ont entre les mains un matériau brut de première qualité. C’est ce qu’ils sont venus chercher. L’enregistrement a duré trois jours. Le miracle a eu lieu.

Un lieu caché, un abri. Un entre-deux identitaire, mais toujours méditerranéen.

Plus tard, c’est Jérôme Witz, l’auteur de la pochette de Solobsession, qui réalise le visuel du disque. Soul Shelter, en lettres noires tracées à la main, sur un fond immaculé. Une écriture enfantine mais aussi l’évocation d’une calligraphie asiatique millénaire. À l’arrière-plan, un point rougeoyant évoque un coucher de soleil. Au dessus, le nom « Bojan Z ». Tout se tient, l’harmonie graphique est à l’équilibre. Bojan s’appelle Zulfikarpasic et n’a encore jamais cherché à amputer son patronyme… Il sait que tout le monde l’appelle « boyannzaid » en un seul mot. Alors ? Il accepte, ne voulant pas revenir sur cette belle pochette. Ce sera donc son premier disque « signé d’un Z, qui veut dire… »

Cet endroit, choisi pour sa proximité rassurante avec l’usine de fabrication des pianos, a révélé quelques surprises. D’abord, le nord de Venise est à mi-chemin entre Belgrade et Paris, soit pour Bojan une façon étonnante de se placer à la fois dans le temps et dans l’espace. Un lieu caché, un sanctuaire, un abri situé entre sa ville natale et sa capitale d’adoption. Un entre-deux identitaire, un métissage géolocalisé mais toujours méditerranéen.
Et une période tout aussi en miroir.
Presque vingt ans après la guerre de Yougoslavie, son pays d’origine. A ce propos, lors de leur séjour sur place, en entendant des grondements lointains et répétés, Bojan s’est aperçu qu’il se trouvait à quelques kilomètres de la base militaire aérienne d’Aviano, d’où partaient les bombardiers de l’OTAN qui allaient déverser leurs bombes sur l’armée serbe en Bosnie et au Kosovo…
Presque vingt ans après son premier prix au concours de la Défense, le début de la reconnaissance en France. Et bien sûr, dix ans se sont écoulés depuis le premier disque solo, Solobsession.

Autant de symboles, qui ne sont pas sans conséquence sur la musique enregistrée dans cet abri de l’âme. Homme de confluences culturelles et historiques, Bojan Z ne cesse d’écouter, de comprendre et de chercher à savoir.

Soul Shelter (l’abri de l’âme) évoque le sentiment qui domine à l’écoute de ce disque : celui d’être à l’abri. A la fois au sens utérin, originel, sorte de coquille primitive où on serait lové, mais aussi au sens protecteur et rassurant d’un abri anti-tout, anti-cons. Un lieu sûr et solide où laisser sereinement passer la tempête, celle qui balaie ce monde en déversant sa bêtise crasse.

par Matthieu Jouan // Publié le 13 février 2012
P.-S. :

Bojan Z : Soul Shelter / Universal Jazz. Sortie le 27 février 2012. Chronique à suivre.