Scènes

Caravaggio au Triton

En mai 2009, Bruno Chevillon, Eric Echampard, Benjamin de La Fuente et Samuel Sighicelli proposaient un concert exigeant en forme de voyage électrique.


Le 12 mai 2009, dans la très sympathique salle du Triton, un groupe de quatre musiciens brillants interprétait une musique hors normes, entre électro-acoustique, rock et improvisation.
Caravaggio, c’est d’abord une direction résolument électrique, portée par une rythmique énergique sans faille ; c’est ensuite un travail de composition collectif pour une belle musique planante. Bref, un grand voyage qui, le temps d’une soirée, nous a emportés dans un univers sombre et poétique.

Ce soir, Caravaggio est précédé par un concert des étudiants du Conservatoire de Villemomble et des membres de l’Ensemble Départemental de Jazz, qui interprètent une pièce commandée à Eric Echampard par Jazz 93. Ce dernier dirige son petit monde à la batterie et aux percussions, et explique qu’il a placé les trois morceaux (guère plus d’une vingtaine de minutes en tout) sous le beau patronage du fameux solo de John Bonham sur « Moby Dick » de Led Zeppelin, II. Agréable et inhabituelle entrée en matière. Energie, intensité et contrastes : le ton est donné.


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Bruno Chevillon © P. Audoux/Vues sur Scènes

Caravaggio entame sa prestation sans un mot : de lents sons éthérés surgissent de l’ombre, qui constituent un tableau impressionniste, presque minimaliste. Bien que Benjamin de La Fuente (violon, violon électrique) et Samuel Sighicelli (orgue Hammond, sampler) soient à l’origine de la formation, Eric Echampard (batterie, pad) et Bruno Chevillon (contrebasse, basse, basse électrique) participent aussi à l’aventure et mettent la main à la composition ; Caravaggio n’est pas, en effet, l’œuvre d’un leader. Quand les sons épars se fédèrent, c’est la musique d’un véritable collectif qui prend place. Chacun apporte, par sa formation et son parcours, une couleur particulière : Chevillon et Echampard sonnent plutôt jazz alors que Sighicelli et de La Fuente vont plutôt chercher du côté de la musique contemporaine, notamment électro-acoustique. Dépassant, comme cela se fait beaucoup en ce moment, les clivages stylistiques pour proposer un projet très personnel, ces quatre excellents instrumentistes mélangent improvisation, rock psychédélique et musique savante, plaçant le tout sous le signe de l’électricité. Les « effets » sont omniprésents, chaque son est repris, travaillé, torturé. Le violoniste tord le cou de son instrument [1] , les claviers sont méconnaissables… Ces bricoleurs de sons ne cessent de modifier un timbre, travailler une texture, rajouter une nuance, tout cela au sein d’une écriture précise et exigeante. Caravaggio ne se laisse pas enfermer dans un tiroir.

Petit à petit, le concert monte en puissance. Les musiciens sont extrêmement concentrés : prêts à saisir le moindre détail, ils s’écoutent les uns les autres avec attention. Une sorte de gravité envahit la salle, plongée dans une transe psychédélique. Si on devait définir la couleur du groupe, ce serait celle d’une nuit de pleine lune, quand les contours distincts des formes sont soulignés par contraste, telles les peintures du Caravage, merveilles d’ombre et de lumière. La musique est sombre, avec des touches de rouge-ocre par endroits, comme autant de sursauts de chaleur : un solo intimiste vient soudain caresser nos oreilles et casser l’effet de l’électrique, pour mieux le souligner ensuite. Les morceaux, issus d’un nouveau répertoire (après un premier disque en 2005), sont livrés sous forme de suites : les musiciens les enchaînent sans interruption, afin de prolonger l’immense voyage sonore. Entre atmosphères planantes, montées dramatiques et solos secrets, cette belle énergie un peu bruitiste nous emporte très loin, dans un imaginaire empli de poésie.


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Eric Echampard
Eric Echampard

Cependant, la pâte sonore ne prend pas toujours : la concentration des musiciens, l’utilisation continue des pads qui les obligent à se baisser donc à se dérober à la vue du public, coupent par moments celui-ci de la scène et fragilisent l’émotion collective. On a parfois l’impression d’être un peu oublié, de se retrouver seul face à des artistes qui cherchent un son - l’impression que le détail pouvait l’emporter sur le tout, ce qui rendait le concert assez froid. Si le solide collectif de la scène fonctionne, le lien qui unit scène et salle paraît affecté par la volonté de trop bien faire. Cette musique exigeante pourrait emporter davantage le public si elle acceptait de lâcher un peu de lest, d’être moins parfaite, voire de tâtonner. Car la recette n’a pas à fournir la preuve de son efficacité ; elle devrait seulement ménager davantage de place aux spectateurs, susciter une émotion qui transcende la technique, bref nous regarder.

Entre allées sonores poétiques, imaginaire riche et tracés aériens, Caravaggio travaille une matière sonore toujours en mouvement, portée par une rythmique jazz infaillible. Un concept singulier qui pourrait achever de convaincre au prix d’un moindre souci du détail, au détriment peut-être de la perfection de l’interprétation, et d’une conscience plus aiguë de la nécessaire émotion collective. Caravaggio en a, bien évidemment, les moyens.

par Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 14 septembre 2009

[1Benjamin de La Fuente a enregistré cette année La longue Marche, disque solo qui travaille sur les distorsions sonores en mêlant habilement rock et électro-acoustique.