Chronique

Freddi Williams Evans

Congo Square, racines africaines de la Nouvelle-Orléans

Label / Distribution : La Tour verte

L’histoire comme science humaine est exigeante : elle déjoue notre paresse habituelle, qui se contente souvent d’approximations et de visions simplifiées par l’usage, la « communication », le besoin de comprendre à tout prix et de ramasser en images faciles à colporter les réalités complexes qui ont fait le présent. Il en va ainsi de l’histoire de l’art, de celle de la musique, et quand on se penche sur celle du jazz s’ajoutent les difficultés liées à la distance et la langue : ce qui s’est passé « là-bas », aux Amériques, est non seulement éloigné dans le temps, mais dans l’espace, et souvent véhiculé dans une langue que nous pratiquons mal.

Voilà comment l’image que nous nous faisons de la naissance du jazz et du blues, apparue au détour des années 20 en Europe, s’est peu à peu simplifiée au point que l’on se contente souvent de faire appel à de vagues et supposées « racines » africaines, que l’on convoque pour la forme tout en soulignant (ce qui n’est pas totalement faux) que les formes musicales originaires du nouveau continent, en particulier nord-américain, doivent surtout leurs caractéristiques aux conditions socio-culturelles de l’époque, et assez peu aux influences africaines, lesquelles avaient été en quelque sorte « arrachées » des âmes déportées pour mieux obliger les corps à se fondre et s’identifier au maître.

Encore faut-il se souvenir que les « Etats-Unis » ne l’ont pas été si facilement, et qu’une guerre dite « de sécession » a bien failli créer deux pays séparés au lieu d’un. Et le paradoxe est que le Sud, « esclavagiste », qui luttait contre le Nord, « abolitionniste », a finalement, dans l’histoire de ses rapports avec les esclaves d’origine africaine, présenté une face plus tolérante, plus humaine en quelque sorte, en permettant à ces esclaves de se réunir le dimanche pour pratiquer un certain nombre de rites (entre autres) musicaux, et d’y introduire des instruments, des danses, des musiques, en provenance « directe » des contrées africaines dont ils étaient issus. La Louisiane ayant été française, puis espagnole, puis de nouveau française avant de devenir américaine, avait été catholique, donc finalement plus tolérante que les Etats du Nord, protestants, rigoureux sur le plan moral et idéologique (d’où des positions abolitionnistes), mais impitoyables dans la conduite des affaires. C’est au nord que les esclaves ont été violemment séparés de leurs racines, plus qu’au sud.

Freddi Williams Evans se contente - et c’est déjà beaucoup - de montrer (preuves à l’appui) comment, à la Nouvelle-Orléans, la place nommée « Congo Square » a joué un rôle essentiel dans l’élaboration lente de ce qui allait devenir le jazz et le blues, par la permissivité (relative) qui y régnait. Mais cette démonstration, qui obéit aux strictes règles de l’histoire, est fondamentale quand on veut se représenter (et comprendre) l’histoire d’une musique, et particulièrement sa naissance. Elle ne bouleverse pas toutes les données de cette apparition soudaine et quasi miraculeuse, mais elle en souligne certains contours ignorés. Et explique pourquoi, dans à époque récente et suite à une catastrophe « naturelle » (Katrina), la musique est restée à NOLA un élément essentiel de la vie sociale, comme nulle part ailleurs aux USA. D’où cette impression de « retour aux sources » qui saisit ceux qui y séjournent, impression suffisamment forte pour ne pas être négligée, même si les sources ne procèdent pas de la même métaphore que celle des racines... Mais je chipote.

par Philippe Méziat // Publié le 4 mars 2013
P.-S. :

Editions La Tour Verte, collection « Histoire et Patrimoine », 336 pages, 50 illustrations en noir et blanc, 16 euros TTC