Tribune

Gilson et Madagascar

Gilson et Malagasy : un coffret de 4 CD qui réunit l’ensemble des enregistrements réalisés par Jef Gilson avec des musiciens malgaches entre 1969 et 1973.


Alors que les disques vinyles de Jef Gilson s’arrachent à des prix très élevés entre collectionneurs et amateurs, l’importance de ce musicien dans l’histoire du jazz contemporain est encore sous-estimée. Ce coffret vient à point pour le situer et encourager son écoute.

C’est pour moi un plaisir, et un honneur, que de consacrer quelques lignes et un peu de mon temps à Jef Gilson, né Jean-François Quiévreux à Guebwiller le 25 juillet 1926, décédé le 5 février 2012. Je l’ai connu d’assez loin, mais nous avons quand même été membres du jury du Tremplin Jazz d’Avignon ensemble pendant un certain nombre d’années vers la fin du siècle dernier. J’ai de lui le souvenir d’un homme affable, souriant, mais extrêmement sérieux dans l’écoute et l’analyse des groupes qui auditionnaient. Et les jeunes musiciens, la plupart du temps, prenaient connaissance de ses appréciations avec beaucoup d’intérêt. Dans l’ensemble, ils le connaissaient, savaient quelle importance il avait eue dans le développement du jazz en France. Ils étaient friands, comme nous tous, de ses avis, de ses anecdotes, et de son flair !

Car il en avait : on ne découvre pas sans ce talent à la fois Henri Texier (qui entre dans l’orchestre de Jef à 16 ans), Jean-Luc Ponty, Jean-Louis Chautemps, Bernard Lubat, Michel Portal, François Jeanneau, Bernard Vitet, Jean-Charles Capon, Eddy Louiss, François Tusques, Jacques Di Donato et beaucoup d’autres. On ajoutera quelques Américains : Nathan Davis, Woody Shaw, Sahib Shihab, Hal Singer, Joe McPhee, qui ont fait plus qu’un bout de chemin avec lui et dans ses formations. Membre des Double Six à une certaine époque, il aura été aussi le producteur d’un nombre considérable de disques (label Palm), en même temps qu’un passionné du son et de l’enregistrement. Dans les années 70, son studio voit passer Archie Shepp, Randy Weston, Martial Solal, Steve Lacy, Wadada Leo Smith, sans oublier Byard Lancaster, David S Ware, André Jaume, Jacques Thollot…


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Concert in Paris (1973) (DR)

A s’interroger sur les raisons qui font qu’on est encore contraint en France de clamer son nom alors qu’il devrait être connu et reconnu, à se demander comment le « grand » public peut l’ignorer alors que pas un des musiciens français cités plus haut n’est étranger à la marque « Gilson », on finira par répondre que, dans son cas comme dans d’autres, « trop de talent tue le talent ». Bon pianiste, compositeur de thèmes bien venus, excellent arrangeur, meneur d’hommes, et avec ça une oreille infaillible, un don manifeste pour le son, la prise de son, dénicheur de solistes, accoucheur d’hommes… La musique, et tout ce qui allait avec, a sans doute tant dominé dans sa vie que l’idée même d’asseoir une carrière personnelle devait lui être totalement étrangère. Pour preuve ce coffret de quatre CD (ou cinq LP) qui retrace une aventure unique en son genre puisqu’il s’agit rien moins que d’aller faire « du jazz » auprès de musiciens malgaches en se rendant sur le terrain.

S’il ne fut pas le seul jazzman à franchir la « ligne » (l’Équateur) pour se rendre dans la partie australe du continent africain, il fut quand même l’un des rares : avant lui, et à ma connaissance, seuls le clarinettiste Tony Scott, le pianiste John Mehegan et le saxophoniste Herb Geller [1] l’ont précédé, chacun pour leur compte, mais en Afrique du Sud. Il existe même un rarissime disque (produit par la firme RCA d’Afrique du Sud) des concerts de Tony Scott dans le pays et avec les musiciens locaux, dont l’instrument préféré était, sans doute pour des raisons principalement économiques, le pennywhistle. Il faudra un jour réévaluer l’importance historique de ce type de rencontre, et de ce genre de démarche, pas si courante.


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Tananarive (1969) (DR)

En tous cas, au moment où la France de 1968 bascule dans la grève générale, Jef Gilson, accompagné de Gilbert Rovère et du tout jeune batteur Lionel Magal [2], s’envole dans le dernier avion autorisé à décoller pour une destination lointaine. Dès son arrivée à Madagascar, il découvre l’intérêt des musiciens locaux pour le jazz et, constatant leur excellent niveau envisage de travailler avec eux et de revenir pour une nouvelle tournée en sollicitant notamment des batteurs locaux. L’impulsion est donnée : il reviendra trois fois dans l’île - mais ira aussi à La Réunion - entre autres avec Jean-Charles Capon et Raymond Boni, et laissera des enregistrements - ceux que nous pouvons enfin découvrir aujourd’hui dans leur quasi-intégralité. Mais avant tout, il aura marqué les esprits au point que nombre de musiciens malgaches viendront travailler en France et y fonder une tradition encore très vivante.

La musique, d’une grande fraîcheur, permet d’écouter un très bon saxophoniste du nom de Serge Rahoerson, en vedette dans une de ses compositions, « Avaradoha ». Dès son troisième voyage, Jef Gilson note les progrès accomplis par ses élèves, qui repassent en boucle les disques qu’il leur laisse et en prolongent l’effet dans leurs propres œuvres. C’est ainsi qu’on peut entendre une longue et belle version de « The Creator Has A Masterplan ». « Ne jouez pas joli », leur demande Jef, « sortez vos tripes ! ». Le disque fondateur du jazz malgache sort en 1972 sous le titre Malagasy ; on le retrouve bien sûr dans cette réédition, augmenté de nombreuses prises inédites. Le morceau-titre n’est pas sans évoquer des ambiances à la Sun Ra. Mais les enregistrements sont aussi réalisés à Paris, où les Malgaches élisent domicile à partir de mai 1972 suite à l’instabilité politique de l’île. En octobre 1973, le groupe de Jef, nommé « Malagasy », est programmé à la première édition de Nancy Jazz Pulsations ; Gilson y croise Chris McGregor, avec qui il partage plus que des convictions musicales, mais aussi une esthétique, une manière de mettre en présence des traditions africaines et européennes. En octobre de la même année c’est Thierry Trombert (photographe, auteur d’un nombre incalculable d’excellentes images de cette époque bénie) qui lui présente Byard Lancaster (as). Jef s’empresse de le faire enregistrer avec ses amis malgaches. On les entend tous (CD 4) dans une longue et superbe jam-session dont le titre reste inconnu. La rencontre se reproduira en janvier et avril 1974 à la Maison de la Radio, à l’invitation d’André Francis.

Je le répète, c’est un vrai et pur bonheur que d’écouter aujourd’hui cette musique à la fois très prise dans les codes des années 70 (solos de guitare, piano électrique, thèmes « spirituels », grandes envolées de ténor sax, riffs) et tellement marquée par le croisements des cultures qu’elle en restitue la fraîcheur de façon étonnante et rare. Sortis le « jour du disquaire » 2014, ces quatre CD méritent une écoute attentive.

par Philippe Méziat // Publié le 19 mai 2014

[1Récemment décédé dans la plus totale indifférence des médias - il faudra rattraper ça à l’occasion.

[2Qui devait sensibiliser Jean-Luc Ponty à la musique de Frank Zappa.