Entretien

Jean-Philippe Muvien

Un guitariste libre comme l’air…

2005 a été une année charnière pour Jean-Philippe Muvien : la sortie de Flench Wok, enregistré en compagnie de François Jeanneau, Jean-Philippe Viret et Daniel Humair, et la création du label Allgorythm. Et 2006 commence à tambour battant, avec Air Libre, qui voit Jean-Philippe Muvien, Louis Sclavis, Jean-Paul Celea et Daniel Humair chercher le septième ciel !

Le musicien

Tu as décidé très tôt de te consacrer à la musique : à dix-neuf ans tu as rejoint le Centre de Musique Créative de Nancy. Vivais-tu dans un environnement de musiciens ?

  • Pas du tout, mais mon entourage écoutait tout le temps des 33 et des 45 tours de jazz : Wes Montgomery, Miles Davis, John Coltrane… Forcément ça influence !

Qu’est-ce qui t’a poussé à choisir la guitare plutôt qu’un autre instrument ?

  • Au départ je voulais jouer de l’orgue et du synthé. Mais lors de mon premier cours, le professeur n’est pas venu ! Alors comme j’étais séduit par l’aspect et la sonorité de la guitare électrique, j’en ai acheté une… avec un ampli !

Après le Centre de Musique Créative de Nancy, tu as fréquenté le Conservatoire National de Musique de Paris. Toi qui avais commencé en autodidacte, que t’ont apporté ces écoles ?

  • J’ai rencontré beaucoup de gens, d’amis, de musiciens, de grands professeurs ! Une « institution » comme le Conservatoire de Paris est vraiment formidable. On peut travailler, échanger et partager. Faire des rencontres musicales et humaines. Écrire, arranger de la musique et la faire jouer par tous types d’orchestres : de la petite formation au big band, en passant par l’orchestre symphonique de cinquante musiciens.La liste serait trop longue si je voulais énumérer tout ce que cela m’a apporté et ce que l’on peut y faire. C’est une expérience inoubliable !

Quels sont les guitaristes et autres instrumentistes qui ont eu une influence sur ton jeu ?

  • J’ai écouté et continue d’écouter beaucoup de musiciens de tous horizons. Parmi mes grandes influences : John Coltrane, Daniel Humair, Ornette Coleman, Allan Holdsworth, Miles Davis, Thelonious Monk, Keith Jarrett… J’ai aussi écouté quantité de guitaristes… La liste est trop longue !… Autant parler des derniers que j’ai pu entendre. Sans qu’ils soient réellement des influences, j’apprécie la musicalité et l’approche de Kurt Rosenwinkel et Ben Monder.

Et pour tes compositions, d’où vient ton inspiration ?

  • J’essaie de me servir de ce que je vis et de ce que je fais comme expériences dans le temps, en ce sens qu’il peut m’arriver d’avoir envie d’écrire une phrase, un rythme ou un bout de morceau en fonction de ce que je suis en train de vivre, de faire ou de penser. Par exemple, il m’arrive souvent d’avoir une mélodie tout d’un coup dans la tête, et je me précipite pour la noter, car je sais que ça peut être le point de départ pour un morceau. Sinon nous composons très souvent à deux, avec Daniel Humair. C’est vraiment formidable ! Dans cette démarche, nous apportons tous les deux des matériaux pour enrichir le morceau que nous écrivons. Et ça donne naissance à des pièces avec des idées que je n’aurais jamais pu avoir tout seul ! C’est ça le partage et l’échange !

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Jean-Philippe Muvien © courtesy of Christian Ducasse

Tu citais récemment les peintres que tu apprécies particulièrement, et la plupart sont des peintres abstraits : « Humair, Bacon, Rebeyrolles, Soulage, Bosser, Vasarely, Tapiès, Van Velde, Kandinsky, Alechinsky… ». A l’inverse, en littérature ou en cinéma, tes goûts sont plus éclectiques (Jean-Philippe Muvien dans le boudoir de Proust) : de Kubrick à Bresson et de Molière à Jankélévitch. Les autres formes d’art influencent-ils ta musique, et si c’est le cas, sous quelle forme ?

  • Il n’y a pas seulement l’art qui m’influence, mais la vie en général. La vie que je mène, avec ses rencontres, ses « couleurs », ses « odeurs », ses « saveurs », ses « sonorités » et une infinité d’autres choses.

La musique

Pour l’instant, il n’y a pas beaucoup de pianistes dans ton univers musical. Cherches-tu à éviter toute « rivalité » harmonique avec la guitare ?

  • J’aime trop le piano pour l’éviter ! J’aime aussi trop la « pureté sonore » d’un trio piano - contrebasse - batterie pour me glisser dans ce genre de contexte, sans y réfléchir à deux fois. Mais il y a des pianistes avec qui j’aimerais beaucoup jouer, comme Joachim Kühn, par exemple, et dans n’importe quel type de formule !

Dans tes disques, les sections rythmiques sont particulièrement solides (Viret/Humair, Celea/Humair), les tempos sont souvent rapides, les changements de rythme fréquents etc. Accordes-tu une place particulière au rythme ?

  • Oui ! Le rythme est très important pour moi, depuis toujours. J’ai, pour mon plus grand bonheur, le souvenir d’avoir travaillé la batterie avec Daniel Humair, pour renforcer le tempo et l’indépendance. Le rythme est un vecteur capital dans la musique que nous jouons.

Et l’exercice du solo ?

  • J’ai un large programme en solo, spécialement étudié pour être joué en concert. En effet, j’utilise tout un système d’effets, dont des pédales de boucles en temps réel. D’où l’intérêt du live. J’ai donc toute une trame de base, dans laquelle j’adapte en permanence de nouveaux morceaux. Le système de boucles me permet de superposer tout ce que je veux et les idées que j’ai en temps réel. Je peux en plus jouer toutes les parties d’un morceau, une basse avec l’« octaveur », une harmonie si nécessaire, un solo, etc. Dans ce programme, je joue aussi de la guitare en solo sans le système de boucles.

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Flench Wok

Es-tu d’accord pour dire que ta musique est « dans l’esprit de ce « free européen », qui mélange aux racines afro-américaines un engrais fait de musiques du monde, rock, folklores, voire musique contemporaine » (voir Flench Wok) ?

  • Oui, c’est un bon point de vue.

Plus généralement, quelle serait ta définition du jazz ?

  • « Une musique qui s’étend de la mémoire africaine jusqu’à mercredi prochain ! ». Il me semble que cette phrase très pertinente est de François Jeanneau. Elle résume parfaitement la situation !

Les affaires

Comment vois-tu la scène jazz en France aujourd’hui ?

  • Il y a une grande richesse musicale en France et en Europe. Depuis très longtemps ! Un nombre impressionnant de musiciens formidables. Beaucoup de grands créateurs ! Et pas seulement en jazz, en musique, mais dans tous les domaines artistiques.

N’es-tu pas tenté par une expérience américaine, comme certains de tes confrères ?

  • Non. Pour une bonne raison : les réseaux de communication ont vraiment évolué depuis ces dernières années, grâce à internet. Il est donc devenu assez simple de savoir, de voir, de dialoguer ou d’écouter ce qui se passe à l’autre bout du monde, sans y aller. Par contre j’adore me déplacer pour des concerts !

En effet, lors d’un entretien avec guitariste.com, tu as joliment dit : « L’Internet m’a allongé les bras et raccourci le temps ». En dehors des avantages évidents pour la communication et l’administration, penses-tu que l’internet puisse révolutionner la distribution de la musique et contribuer au développement du jazz ?

  • Je ne sais pas si cela va révolutionner la distribution physique de la musique. Avoir un beau disque avec un bon conditionnement et un beau livret photo est une chose importante. Surtout avec la musique que nous faisons et pour le public que nous avons, qui est très souvent amateur de belles choses.

Il est vrai que de plus en plus de boutiques vendent de la musique au titre, sans le support physique. C’est effectivement une autre source de distribution, mais c’est nettement plus compliqué pour offrir ! En fait, je ne sais pas trop comment tout cela va évoluer…

Pourquoi as-tu créé ton propre label, Allgorythm ?

  • Pour vivre l’aventure que je suis en train de vivre ! C’est vraiment passionnant. Pouvoir penser à des projets sans limites et les réaliser sans contraintes artistiques. Même si produire un disque demande beaucoup d’investissement et de temps. Je crois être très perfectionniste dans le travail et je veux que rien ne m’échappe. S’occuper d’un label va bien dans ce sens-là : il faut penser à tout, aux différentes étapes de la production. Mais j’aime ça et je n’en suis qu’au début ! J’ai beaucoup de projets pour mes disques, les disques de mes proches et ceux d’autres musiciens qui retiennent et retiendront toute mon attention.

En devenant ton propre producteur, ne risques-tu pas de te disperser dans des activités extra-musicales et de perdre du recul quand tu prépares un disque ?

  • Non, je ne pense pas, car j’essaie de faire les choses avec beaucoup de rigueur et de méthode. En plus je suis aidé pour les aspects administratifs et juridiques. Et en ce qui concerne la musique, je suis toujours à l‘écoute de mes partenaires musicaux quant aux directions musicales. Je ne ferme jamais la porte à une proposition et n’impose jamais rien. Je laisse la musique se faire.

Les projets

Peux-tu nous dire deux mots d’Air Libre, ton dernier album qui sort sur Allgorythm et est distribué par Abeille Musique ?

  • Air Libre… L’air libre… Avoir l’air libre… C’est Daniel Humair qui a trouvé le titre… Jouer librement avec des combinaisons musicales et des interprètes différents… Libre d’essayer, de proposer, de faire ou de ne pas faire… Voilà l’album !

A titre de conclusion, peux-tu nous parler de tes projets pour le présent et de tes rêves pour le futur ?

  • Actuellement, je veux faire des concerts avec le quartet Air Libre - Daniel Humair, Louis Sclavis, Jean-Paul Celea et moi-même. J’aimerais aussi donner des concerts de guitare en solo. Jouer, jouer et encore jouer… (rires)

Sinon, je veux également développer les activités d’Allgorythm, produire et mettre en avant de nombreux disques et artistes…

Sans oublier de partager de bons moments avec mes amis et mes proches…

Quant au futur, je n’en sais rien… et c’est tant mieux !