Chronique

[LIVRE] Stéphane Grappelli - Joseph Oldenhove - Jean-Marc Bramy

Mon violon pour tout bagage

A quatre-vingt-quatre ans, Stéphane Grappelli se décide enfin à écrire une autobiographie, assisté par son fidèle « aide de camp » Joseph Oldenhove de Guertechin, et de Jean-Marc Bramy. Le titre de ces mémoires, Mon violon pour tout bagage, résume à lui seul la vie du violoniste...

Une vie qui ne commence pas dans la gaieté : né en 1908, Stéphane Grappelli perd sa mère à quatre ans et est élevé par son père, Ernesto, jusqu’à la guerre, avant d’être baladé d’orphelinats en institutions. Heureusement, son père, personnage bohème et attachant, lui apprend à lire la musique. Le petit Stéphane peaufine sa pratique en faisant la manche dans les cours des immeubles en compagnie de son premier mentor, un guitariste nommé Monsieur Rizzo. Il parfait son apprentissage en accompagnant des films muets et alterne violon et piano selon les emplois. Après le vol de son violon, Stéphane Grappelli se voit contraint de faire un tas de petits boulots, jusqu’à pouvoir s’en racheter un... aux puces, et retourner dans les cours et les cinémas !

C’est avec Stumbling, des Mitchell’s Jazz Kings, que le violoniste découvre le jazz : « je n’ai cherché qu’à transposer au violon ces accents musicaux, ces notes bleues que j’avais entendues pour ne jamais les oublier ». Il enregistra d’ailleurs ce morceau en duo avec Martial Solal en 1980. Pourtant, à l’époque, Stéphane Grappelli joue davantage du piano que du violon et écume les hôtels, les clubs, les casinos, les restaurants... au sein, notamment, de l’orchestre de Gregor, dans lequel il reste six ans. C’est d’ailleurs grâce à ce dernier que Stéphane Grappelli adopte définitivement le violon. Après son passage chez les Gregorians, le violoniste sera également de l’aventure de Saint-Tropez avec Jeanne Duc.

Le chapitre consacré aux musiciens qui l’ont marqué est révélateur de son « ouverture d’oreille ». Ainsi, depuis qu’il a entendu deux pianos (Art et Tintin, comme disait un disquaire inexpérimenté...), « Art Tatum [le] poursuit partout ». Évidemment l’alter ego, Django, a droit à son chapitre, et son portrait est l’un des plus intéressants qui ait été écrit sur le génial guitariste manouche, à qui « une fausse note [lui] faisait l’effet d’une grossièreté [...] Lorsqu’il entendait de mauvais musiciens, il disait : « Ce sont des jouaillons ». ». En 1934, après avoir participé aux premières jam-sessions au restaurant Le Bœuf sur le toit - d’où l’expression faire le bœuf -, Stéphane Grappelli et Django Reinhardt montent le Quintet du Hot Club de France avec Joseph Reinhardt, Roger Chaput et Louis Vola. Et le 2 décembre, c’est le premier enregistrement produit par Pierre Nourry.

Viendront ensuite les tournées en Grande-Bretagne avec la célèbre Bricktop, puis le séjour en Angleterre pendant la guerre. Stéphane Grappelli gardera toujours de l’affection pour ce pays qu’il considère comme sa deuxième patrie et qui lui fît découvrir le whisky, qu’il a toujours beaucoup apprécié. Pourtant, ce séjour lui apporta son lot de drames, mais aussi de bons moments, en particulier aux côtés de George Shearing.

Quand Stéphane Grappelli se souvient du Festival de Nice en 1948, il nous replonge dans la polémique qui secoua alors le petit monde du jazz français : « C’était Hugues Panassié qui avait organisé ce festival. Cet homme, qui a tant œuvré pour imposer le jazz en France et en Europe, avait malheureusement des idées intégristes, si l’on peut dire, en la matière. Charles Delaunay présentait au même moment Dizzy Gillespie et annonçait : “Ce que vous n’entendrez pas à Nice”. C’était la guerre du swing ! ». Ce qui n’empêche pas le violoniste d’avoir beaucoup d’amertume envers Charles Delaunay : il lui reproche de l’avoir toujours considéré comme le faire-valoir de Django, mais aussi d’avoir abandonné Django lorsque leurs intérêts divergeaient.

Après l’Angleterre, Stéphane Grappelli fait un tour par l’Italie de ses ancêtres, puis revient à Paris, où il s’installe dans un appartement de Montmartre. Suit une longue période de vaches maigres, pendant laquelle il court après les cachets. Période difficile, entrecoupée de séjours heureux dans son cabanon d’Aspremont, dans l’arrière-pays niçois. C’est aussi de cette époque que date son amitié avec Jean-Luc Ponty. Finalement, c’est avec soulagement qu’il signe un contrat avec Hilton, pour qui il jouera de 1967 à 1972. Le monde du jazz prit de haut cet engagement, mais, comme le dit Marc Hemmeler, « les “saintes-nitouches“ du jazz me fatiguent : à cette période, il fallait bouffer. La vague yé-yé balayait tout sur son passage. » Et, Hilton ou pas, on peut faire confiance à Martial Solal, « comme tous les grands musiciens, Stéphane produit une musique “honnête“, une musique qui ne ment pas ».

A près de quatre-vingts ans, Stéphane Grappelli remonte un quartet dans l’esprit du HCF, puis un trio en compagnie de Marc Fosset et Jean-Philippe Viret. Le voilà reparti en tournée... Et de conclure : « A quatre-vingt-quatre ans, au bout de près de soixante-dix ans de carrière, je n’ai pas de regrets. Pour moi, la vie est devant, pas derrière. Et je ne peux l’imaginer sans musique, sans public ».

Écrit dans un style direct, quasi-journalistique, Mon violon pour tout bagage est facile à lire. Le récit de cette existence mouvementée est rempli d’anecdotes, mais laisse quand même de la place à la musique (à l’inverse de certaines autobiographies qui se concentrent exclusivement sur les affres de la vie...). Par ailleurs, le livre est agrémenté de témoignages d’amis et de musiciens dont George Shearing, Martial Solal, Jean-Luc Ponty, Franck Ténot... Quelques repères photographiques illustrent également ces mémoires, dont l’excellente photo de D. Sponner pour le Daily Miror, qui représente Stéphane Grappelli en train de jouer du violon, assis sur un banc dans un square, sous le regard intéressé d’un balayeur.

Mon violon pour tout bagage se lit avec beaucoup de plaisir et reflète tout à fait ce que fut Stéphane Grappelli, un « de ces musiciens qui ne cherchent pas à vous épater, il n’a rien à prouver : il joue, et la musique est si belle que tout est dit » (George Shearing).

par Bob Hatteau // Publié le 7 novembre 2005
P.-S. :

Calmann-Lévy - 1992 - 216 pages - Prix indicatif : 14 €