Chronique

Lewis Porter

« John Coltrane - Sa vie, sa musique »

L’ouvrage du chercheur et musicien américain Lewis Porter, John Coltrane Sa vie, sa musique, sorti en 1999 et salué unanimement par la critique anglo-saxonne, est enfin disponible en France dans une traduction impeccable d’un expert en la matière, Vincent Cotro [1]. Chercheur et enseignant lui aussi, il est le directeur compétent de la collection Contrepoints aux Editions Outre Mesure, collection qui fait découvrir l’histoire des musiques, des musiciens et des styles.
Ce nouvel opus rend hommage à la réalisation soignée de Claude Fabre, aux commandes de ce projet colossal. On appréciera une fois encore, le travail parfait avec une mise en page claire et lisible (notes en marge du texte, nombreuses photographies au fil du récit), des solos abondant transcrits avec grande clarté, un index très complet, une chronologie des performances et entretiens enregistrés, des annexes et bibliographie méticuleusement relevées. Tout ce qui fait des éditions Outre Mesure la référence du jazz en langue française.

Il ne s’agit pas d’une fiction romancée, encore que John Coltrane ait la stature d’un personnage de roman, mais d’une biographie nuancée et sensible, qui ne cherche pas à réécrire l’histoire pour faire de Coltrane un Dieu ou un Saint. L’auteur, s’attachant à prouver que Coltrane a renouvelé l’approche de la musique, ne fait aucune impasse, recense tous les documents qui concernent le musicien en un ouvrage d’érudition inégalé à ce jour : il va jusqu’à citer les enregistrements écoutés ou les exercices pratiqués par le saxophoniste dès son éducation musicale, relève avec soin toutes les parutions - il a traduit lui même les textes des Cahiers du Jazz, de Jazz Magazine ou de Jazz Hot, en particulier les précieux entretiens avec François Postif, que l’on peut retrouver aux Editions Outre Mesure, dans Jazz me Blues, le premier livre paru dans la collection.

En fin limier, Porter a scrupuleusement enquêté, vérifié le moindre indice, la moindre déclaration, relevant et corrigeant de multiples erreurs dans les témoignages des musiciens, les biographies et autobiographies plus ou moins « arrangées » comme celle de Miles par Quincy Troupe ou le livre d’Ian Carr. Il rectifie aussi les inexactitudes de la discographie de Fujioka, qui faisait pourtant référence. C’est d’ailleurs le seul reproche que l’on pourrait adresser à l’auteur : il ne manque plus que la discographie définitive, mais elle doit paraître en novembre 2007, sous sa direction d’ailleurs, et ce sera The John Coltrane Reference.

On a le sentiment que l’on ne pourra jamais prendre Lewis Porter en défaut sur la vie et l’oeuvre de John Coltrane, car c’est le travail d’une vie, un travail de bénédictin, une somme délectable de 368 pages. Il a tout vérifié lui même sans rien déléguer. C’est l’étude musicale de grande ampleur qui faisait défaut mais aussi la biographie que tous attendaient. Outre le témoignage historique, d’une grande fiabilité, l’auteur intervient aussi sur le plan de la critique pour rendre compte de l’évolution de la scène musicale jazz jusqu’aux années soixante.

Les années de formation sont bien documentées : à ses débuts, Coltrane sonne un peu comme Paul Gonsalvès et même s’il se perfectionne aux côtés de Gillespie, cette période d’activité ne sera pas celle de sa « découverte ». Le tournant, il le vivra avec Miles et Monk : apparaît un homme nouveau qui délaisse son vibrato, qui use de la vitesse à l’état pur, les rafales fulgurantes de notes décrites comme des « couches de son » par Ira Gitler. (critique à Downbeat). Coltrane travaillait sans relâche sur le son, tellement hanté par le souci d’un contact parfait avec l’instrument qu’il aurait fait limer ses incisives supérieures… Ne désirant pas aller vers un plus beau son mais un son plus lyrique, facile à comprendre.

En musicologue, Porter analyse avec sérieux le style, l’originalité, les avancées du saxophoniste en relevant ses principaux solos. Il nous livre patiemment la genèse de l’œuvre coltranienne, rendant assez bien la dimension excessive de la vie et des albums, cet « égarement contrôlé », comme le dit joliment Jean Echenoz.

Commençant par les albums mythiques où Coltrane développe ses concepts harmoniques, Giant Steps (bien plus qu’un morceau usant d’enchaînements par tierces, une véritable étude sur ces relations) ou Kind of Blue, l’auteur analyse ceux parus chez Atlantic, comme le fit Alain Gerber dans Le Cas Coltrane, une fois constitué son quartet de rêve, avec McCoy Tyner, Jimmy Garrison et Elvin Jones. L’impact de « My Favorite Things » fut considérable, avec cet allongement démesuré de la sensation du temps.

Dans le chapitre dédié à A Love Supreme, le plus célèbre de ses albums, le plus vendu également, on comprend comment la quatrième partie « Psalm » est la récitation du poème écrit par Coltrane, où son solo, improvisation musicale, parvient à traduire la ferveur des mots.

Aucune partie de l’oeuvre n’est laissée de côté et on ne saura jamais quel est le Coltrane que préfère Lewis Porter, tant il a su s’effacer derrière son sujet. Le style de Coltrane n’a cessé d’évoluer, très loin de la musique de ses débuts, celle de Lester Young et Charlie Parker. Résolu à suivre son propre chemin, à ne pas se laisser détourner par le succès ou les sollicitations, il disait : « J’ai eu trop de difficultés à poursuivre mon évolution, sur le plan technique pour m’arrêter en chemin, sous prétexte que cela plaît à des gens en nombre assez considérable. Il y a encore beaucoup de choses que je désire faire, tout ce qu’il me reste à souhaiter c’est de trouver des gens qui aimeront ma musique en cours de mon évolution. »

Porter comprend les critiques, même s’il ne les justifie pas, tant il est convaincu qu’il s’agit d’une expérience en jazz, à nulle autre pareille : une œuvre lumineuse, fascinante et complexe, un son parmi les plus beaux qui soient : « Les lignes qu’il produit ne sont pas des « mélodies » au sens traditionnel, pas une longue phrase que l’on puisse fredonner dans le jeu de Coltrane ».

Ce récit d’une vie est simplement conté, en historien plus qu’en écrivain ou poète. L’homme est attachant et rien ne pourra altérer l’ineffable douceur, la fermeté de caractère, la détermination du personnage. Un travailleur acharné, doté d’une exigence absolue. Possédé par la musique plus encore que par la religion, il était un mystique syncrétique soucieux de l’univers, et surtout un grand obsessionnel, un travailleur acharné qui pratiquait sans relâche, à l’instar d‘un Jimi Hendrix ou d’un Bix Beiderbecke.

S’il ne fut pas un saint, certains détails révélés ne changeront en rien l’image. Il se gavait de bonbons au point de souffrir atrocement des dents et comme il avait peur d’aller se faire soigner, il buvait pour calmer la douleur. Sa dépendance précoce à la drogue, à l’alcool, ont peut être accéléré sa fin sans pour autant en faire un personnage désespéré. Très intéressé par l’astrologie, l’étude de son thème astral l’avait convaincu qu’il ne vivrait pas vieux. Raison de plus pour que rien ne le détourne de sa route.

S’il fut l’objet d’une ferveur, d’une adoration même, suspecte parmi les amateurs de jazz réputés cérébraux et intellectuels, il ne se considéra jamais comme un gourou, trop critique envers lui-même, hésitant continuellement et jusqu’à son dernier souffle, sur le sens de sa recherche musicale, passionnément ancré à ses saxophones et à sa quête spirituelle.

par Sophie Chambon // Publié le 30 juillet 2007

[1A noter pour ceux que le sujet passionne que l’Université de Tours où enseigne Vincent Cotro organise fin novembre 2007 un colloque international autour de John Coltrane et de son œuvre. Y participeront entre autres Laurent Cugny, Ekkehard Jost ( dont Vincent Cotro a également traduit toujours dans la collection Contrepoints « Free Jazz. Une étude critique et stylistique du jazz des années 60. ») et bien sûr, Lewis Porter.