Entretien

Marc Moulin

Homme de radio et de lettres, compositeur, jazzman, journaliste, auteur de pièces de théâtre…

Homme de radio et de lettres, compositeur, jazzman, journaliste, auteur de pièces de théâtre… les cartes de visite de Marc Moulin sont aussi nombreuses que diverses. Rencontre avec l’artiste mais aussi avec l’Homme dans son rôle de témoin de la Société, d’humaniste et souvent de visionnaire.

Chroniqueur, humoriste, auteur de pièces de théâtre, producteur radio, claviériste et jazzman… né à Bruxelles en 1942, Marc Moulin déborde de talents. Musicien de jazz à ses débuts, il a produit et composé de nombreux succès de la chanson française. Il a notamment travaillé avec Lio, Jacques Duvall, Alec Mansion, Anna Domino, Kid Montana, Viktor Lazlo et, plus récemment, Alain Chamfort. Il est aussi animateur de radio et de télévision. En 1969 il forme, avec son ami, le guitariste Philip Catherine, un premier groupe qui intègre jazz, funk et rock. On appellera bien plus tard ce courant qui naît un peu partout « fusion » ou « jazz rock », et beaucoup plus tard « acid jazz ». Par la suite il formera son propre groupe, Placebo, qui connaîtra un succès international (« Ball of eyes », « 1973 » et « Placebo »). Avec le groupe Telex dont il est également le fondateur dans les années 80, Marc Moulin va révolutionner l’électro-pop et ses dérivés. Contacté en 1999 par Blue Note, il sort en 2001, sous son nom cette fois, l’album « Top Secret », mélange de musique jazz, electro et soul. L’album se vendra à plus de 100 000 exemplaires et sera suivi en 2004 par « Entertainment » et en 2007 par « I Am You ». Sur ce dernier album, Marc Moulin au clavier est accompagné par la voix de Christa Jérôme, la trompette de Bert Joris, le saxophone de Fabrice Alleman et la guitare de Philip Catherine.


  • Apparemment, le mot « dilettante » vous colle à la peau depuis toujours. Qualité ou défaut ?

C’est une fatalité. Je pense que c’est parce que je “tourne“ autour d’un métier que j’aurais voulu exercer et que mes parents ne m’ont pas permis d’exercer, celui d’architecte. J’aurais pu aussi faire un métier contemplatif, comme de travailler le bois, fabriquer des objets en bois. Ce que j’ai fait dans ma vie est sans doute un substitut à cela. Aujourd’hui, je me vois très bien recommencer ma vie dans un atelier au fond d’un jardin, avec, comme seul bruit, le bruit du travail, en l’occurrence, celui du bois. J’aime cette idée de
travailler en solitaire dans un atelier, comme un peintre ou un sculpteur, et c’est pour cette raison que je préfère enregistrer chez moi.

Êtes-vous un créatif ou imaginatif ?

Je suis sans doute raisonnablement créatif, pas imaginatif. J’ai besoin que les choses s’imposent à moi, je ne les provoque pas. Je pense qu’il faut les laisser venir à soi. Et puis à un moment donné, on se retrouve avec une mélodie, une composition en tête dont on se demande après coup : « Comment est-ce que cela m’est venu à l’esprit ? » Je ne me souviens plus toujours du point
de départ de tel ou tel morceau, mais c’est probablement l’influence d’un autre morceau. Les Beatles ont très bien mis en évidence l’importance d’une forme honnête de plagiat pour avancer dans la composition. John Lennon a d’ailleurs dressé dans Play Boy un inventaire assez complet des chansons des Beatles expliquant chaque fois d’où cela venait. Je m’amuse d’ailleurs à faire cela pour d’autres grands génies comme Gainsbourg par exemple. Lorsqu’on a vécu cela en temps réel, on peut facilement dire quel artiste ou quelle chanson ont marqué Gainsbourg lorsqu’il a composé des chansons comme « Harley Davidson » . Cela s’entend assez bien, et c’est d’ailleurs intéressant de voir les interactions entre les grands tubes.

  • Comment une personne aussi stressée que vous, arrive-t-elle à faire autant de choses différentes ?

C’est étonnant en effet car effectivement, le trac me fait perdre une partie de mes moyens. C’est probablement une illustration du syndrome psychologique de la recherche de l’effet inverse. Je dois me mettre continuellement en danger pour me prouver quelque chose. Je suis comme cet élève qui avait un déficit visuel et qui se mit à peindre pour se prouver que cela ne le handicapait pas. En musique, je contrôle bien mon stress mais je serais incapable de jouer une pièce de théâtre. J’admire d’ailleurs les acteurs aptes à retenir texte, déplacement et mimique avec autant de brio.

  • Thierry Coljon vient de vous consacrer un livre, traitant de « vos neuf vies ».Quelle est celle dont vous êtes le plus fier ?

Je suis fier d’avoir des amis qui me font confiance et qui n’ont pas hésité à faire appel à mes services. Par exemple, le fait que Chamfort, grand compositeur de mélodies, m’ait demandé de coproduire, co-composer, co-arranger, je trouve cela flatteur, et il en est de même chaque fois que l’on a fait appel à moi, que ce soit pour composer ou faire des émissions radio. Je ne pense pas qu’il faille laisser ces souvenirs se banaliser. C’est quand même
très valorisant.

Fierté au niveau privé ?

Je suis fier d’avoir les amis et la famille que j’ai, même si ce n’est plus très original de dire cela aujourd’hui. Ils ne sont pas uniquement talentueux dans leur métier mais aussi dans leur amitié pour moi et c’est déjà exceptionnel.

Un moment, un instant ?

J’aime bien les moments fondateurs, les débuts d’un mouvement,
musical ou artistique en général. Evidemmnt j’adore la naissance du rock’n roll, du jazz moderne, de l’art abstrait ou du cubisme. Il y a toujours une
atmosphère particulière lorsqu’un art sort du néant. Souvent, les premiers albums que j’ai réalisés en collaboration avec d’autres sont mes préférés. Et même en radio, lorsque j’ai demandé à aller créer Radio Cité, en 78, qui allait devenir le prototype des radios FM apparues par la suite, c’était aussi
un moment fondateur. C’était d’ailleurs assez étonnant pour un service public qui, pour une fois, avait devancé les initiatives privées. J’ai beaucoup aimé cela parce qu’on avait tout à inventer.

Parlez-nous de votre dernier album I Am You.

Il y a un équilibre entre la partie vocale et la partie instrumentale, et cette dernière n’est plus présente uniquement pour accompagner la voix, mais pour se développer individuellement. En fait, j’aime bien ne pas me contenter
d’exécuter les choses dans un contexte donné, être le créateur des matériaux dans lesquels je puise. Lorsque j’enregistre mes albums aujourd’hui, par exemple, je ne pense pas seulement à composer mes morceaux, mais aussi à rénover la façon de produire. C’est toujours ce côté artisanal qui me plaît.

Quels sont vos projets à court terme ?

Probablement un quatrième album. J’aime beaucoup le groupe avec lequel j’ai enregistré et j’ai envie de faire un album avec lui, non plus en programmant des sons comme je l’ai beaucoup fait jusqu’à présent, mais en utilisant ces musiciens et leur talent.

Vous sentez-vous plus attiré par la création que par la scène ?

J’ai le respect du public, je suis content de le voir et heureux quand il approuve ce que j’ai fait, mais le vrai plaisir, le défi, je les trouve dans la création. Sur scène, je joue le rôle de contrôleur du groupe, je suis là pour mettre les autres musiciens en évidence

Vous semblez tellement secret sur scène…

Je suis effectivement discret parce que j’estime que la scène n’est pas mon premier métier. Je suis avant tout concepteur de musique, ensuite compositeur et producteur, et enfin seulement je suis claviériste et soliste. Je n’ai pas pu maintenir un niveau d’intérêt en tant que soliste - je suis peut-être sévère vis-à-vis de cela. En tant qu’instrumentiste, j’assure convenablement, je peux faire des solos intéressants mais je n’ai pas l’envergure d’un soliste et je préfère me cantonner à un rôle de rassembleur, de superviseur. J’aime faire de temps en temps un solo, mais sans plus. Je me sens plus un Duke Ellington ou un Count Basie qu’un Herbie Hancock ou un Oscar Peterson.

De quoi auriez-vous peur professionnellement ? En quoi vous sentiriez-vous limité aujourd’hui ?

Je pense qu’aujourd’hui je n’aurais plus l’énergie de lancer quelque chose. J’ai toujours un peu la nostalgie de la radio, mais quand je pense à l’énergie qu’il faut pour réaliser un concept, je pense que je ne l’aurais plus. Je préfère rester en roue libre sur les choses qui sont déjà en route, et même pour cela, il faudra que je sois attentif au moment où je devrai arrêter. En même
temps, comme j’ai toujours fait mille choses dans ma vie, je n’ai pas eu le temps de me lasser. Il est probable que si j’avais fait de la musique toute ma vie, aujourd’hui, je n’aurais plus envie aujourd’hui.

Marc Moulin © Jos Knaepen/Vues sur Scenes

Y a-t-il un plaisir que vous ne vous soyez pas encore offert ?

J’ai déjà touché a beaucoup de choses et ce n’est en m’éparpillant encore plus que je vais avancer. Je ne vais pas me lancer dans la philatélie. Par contre il y a des choses que j’aurais aimé approfondir. J’ai, par exemple, un peu la nostalgie du direct à la radio, voire de la peur du direct, de ce moment où on sent monter la « bonne » adrénaline avant l’émission. Par ailleurs, j’ai toujours adoré l’étymologie, domaine dans le lequel mon père excellait, et je regrette de ne pas être un puits de science dans ce domaine. Je pense que la langue est à la base de tout, et si je devais ajouter une nouvelle casquette à ma panoplie, ce serait celle de linguiste.

Rapport avec la médecine ?

J’ai le plus profond respect pour les soignants au sens large du terme, pour ces métiers qui sont vraiment utiles au premier degré. Ce sont des métiers pour lesquels, comme tout le monde, j’ai de l’admiration, des métiers qui sont sans cesse en progrès et qui font avancer l’humanité.

Peur de vieillir ?

Oui bien sûr, mais cela a quelque chose aussi de positif au sens où l’on devient un peu raisonnable. J’appartiens en effet à la génération d’adultes qu’on a incités à rester des enfants. Quand on travaille dans les disciplines artistiques on voit très bien l’infantilisation dans la communication. L’âge permet de se déterminer par rapport à cela, de tirer des leçons.

La fuite du temps

J’ai toujours été obsédé par le vieillissement, mais j’ai une position mitigée. D’un côté cela me désespère comme tout le monde et il y des âges évidemment plus symboliques que d’autres. Et en même temps j’ai de la chance d’avoir exercé des métiers dans lesquels je n’ai pas eu à subir le phénomène du jeunisme, des métiers où le vieillissement est très bien accepté.

Le jeunisme ?

Le fait de vous remplacer rapidement lorsqu’on estime que vous êtes trop vieux. C’est très courant dans le monde de la communication, de la publicité ou de la télévision. Sur le temps où j’ai vieilli, il y a eu de plus en plus de tolérance par rapport au fait que les artistes pouvaient être vieux. Ce qui est paradoxal, c’est que dans notre modèle culturel, on est tolérant vis-à-vis de l’âge. Par contre, dans le domaine professionnel, où cela devrait avoir
beaucoup moins de poids, on ne l’est pas. On vire des gens parce qu’ils ont 45-50 ans. Cela dit, il est vrai que cela dépend des métiers.

La lecture du livre qui vous est consacré laisse transparaître votre envie d’être connu et reconnu. Peut-être par rapport au rôle primordial de votre père dans votre vie ?

Connu non, et Thierry ne dit jamais cela, ni moi d’ailleurs. Reconnu, peut-être… et encore. Il n’y a pas que cela et ce serait réducteur d’attribuer “ma carrière” uniquement à la place de mon père dans ma vie. Après mes études en sciences éco et un travail de bureau, je me suis vite rendu compte que cela ne me convenait pas. J’avais besoin d’une plus grande liberté de mouvement, de pensée, de mon emploi du temps, de ne devoir rendre aucun compte à personne et de ne subir ni hiérarchie, ni harcèlement de la part d’un « petit » chef. Ce n’est donc pas pour être connu et reconnu que j’ai été vers ces métiers mais parce que je ne savais rien faire d’autre et que c’était la seule activité qui me laissait autant de liberté. Néanmoins, j’ai toujours
essayé de témoigner de la rigueur dans mes choix car j’ai toujours pensé qu’il fallait vivre et continuer, bien au delà d’un seul succès. J’ai donc parfois refusé un certain train de vie, uniquement pour assumer mes arrières et continuer à investir dans d’autres productions. Pour avancer, encore et encore.

Que répondez-vous lorsqu’on vous demande ce que vous faites
dans la vie ?

La réponse n’a jamais été facile à donner. Mais aujourd’hui, je réponds que je suis musicien et auteur, ou chroniqueur. J’aime d’ailleurs ce dernier terme dans le sens témoin de son temps. En effet, je pense être plus habile à parler de l’air du temps et comprendre les mécanismes de la société qu’écrire les paroles d’une chanson.

Imaginiez-vous vivre une telle carrière lorsque vous étiez adolescent ?

Je ne me suis jamais demandé ce que j’allais faire dans ma vie. Etrangement, une partie de mes activités tient au fait que la RTBF, pour qui je travaillais, a stoppé certaines de ses activités, soit par manque d’envergure, soit faute de moyens financiers. C’est ainsi que j’ai commencé à produire des groupes le jour où la radio a cessé les enregistrements en live. Cela demande évidemment beaucoup de moyens que le service public belge ne possède pas,
contrairement à d’autres radios étrangères. Je serais peut-être toujours derrière un micro si la RTB avait continué ce type d’activités.

Concepteur, réalisateur, ou directeur ?

Le premier rôle m’excite toujours plus car il permet de laisser libre cours à mon imagination et j’ai beaucoup de plaisir à mettre en action de nouvelles idées ou de nouveaux concepts. Concevoir et mettre en marche me plaît, mais rarement diriger d’un service. C’est pour cela que je n’ai jamais été directeur d’une radio.

Alors que vous avez parcouru le monde, vous êtes toujours resté fidèle à la Belgique. Vous n’avez jamais eu envie de vous expatrier vers d’autres cieux plus cléments ?

Il y a eu des raisons familiales, amoureuses et professionnelles pour lesquelles je suis toujours resté ici. De plus j’ai eu la chance de connaître un phénomène fréquent pour les groupes belges actuels, mais autrefois fort rares, celui d’avoir très vite du succès à l’étranger. Quand Telex a signé à Londres ou aux Etats-Unis, c’était un événement phénoménal. Je me suis vite rendu compte que je pouvais vivre ici et avoir des activités à l’extérieur. De nombreux artistes belges continuent à vivre en Belgique, car le cadre de vie est quand même agréable par rapport à Paris ou tout est trop - trop
cher, trop petit ou trop grand. Même si, au niveau culture, il n’y a pas photo entre les deux capitales.

Quelle est votre vision de la Belgique future ?

Il y a peu de temps, j’aurais eu une vision assez pessimiste. Mais le canular de la RTB a démontré qu’il existait chez nous bien moins de séparatistes que ne le souhaiteraient certains éditorialistes flamands ou francophones. Mais tout cela peut paraître risible et mesquin, quand on voit que les musiciens de jazz ont depuis bien longtemps dépassés ces clichés pour former des groupes multiculturels dont la seule essence est la musique. Malgré tout je
revendique un peu ma belgitude.

Comment imaginez-vous le futur monde des médias ?

Les médias classiques vont disparaître en même temps que ceux qui les ont aimés. Aujourd’hui le rôle de la radio, qui était de proposer des nouveautés et de l’originalité, est souvent limité à passer ce qui marche. Les auditeurs, dans le prochain juke-box cosmique, ne prendront plus que ce qui leur plaît, ce qu’ils peuvent consommer rapidement. Tout cela arrivera le jour où on sera
capable d’écouter ce qu’on veut où on veut. Si la transmission hors câble fonctionne déjà très bien, seul le problème de l’énergie, et donc des batteries, en limite encore l’importance.

Des regrets d’être ou de ne pas être dans ce “magic world” ?

Non pas du tout car cela devient inintéressant. Les médias perdront leur fonction éducative et informative au profit d’un rôle de “cash and carry “des programmes.

Un avis sur la télévision ?

Elle fait preuve de nombrilisme, ne tourneplus que sur elle-même. La véritable créativité s’y fait rare, et les télévisions reflètent plus la sensibilité et le choix personnel de ceux qui y travaillent en fonction de critères de marketing.

Pourrions-nous un jour vous revoir dans un répertoire de jazz plus traditionnel ?

Je l’ai fait en 2005 mais uniquement en petit comité, avec mes vieux amis, et j’ai beaucoup aimé cela. Je ne sais pas si je suis assez compétent pour m’imposer dans ce domaine parce qu’il y a eu énormément de progrès ces dernières années. Il y a actuellement beaucoup de jeunes pianistes, tant du côté flamand que du côté francophone, que ce soit Pascal Mohy, Eric Legnini ou Jef Neve, qui sont de si grands artistes qu’il me faudrait énormément travailler pour leur arriver à la cheville. Et puis, il ne s’agit pas que de technique, mais aussi de sensibilité.

Parlez-nous de votre rencontre avec Miles Davis.

Je l’ai interviewé longuement, à ma grande surprise d’ailleurs, car il était connu pour jeter assez rapidement les journalistes. C’était une interview pour le Journal Parlé. Il y a plusieurs anecdotes liées à cette rencontre. Sa manager européenne m’a présenté à lui en disant : « Marc n’est pas seulement un journaliste, c’est aussi un très bon musicien » et il m’a dit « Pourquoi ne composes-tu pas un morceau pour mon orchestre ? » Ce n’était pas quelqu’un qui demandait les choses par politesse et je me suis rendu compte qu’il le demandait vraiment… même si je ne suis pas certain qu’il l’aurait joué. C’était aussi quelqu’un qui avait énormément d’intuition, et
j’ai la faiblesse de croire qu’il avait senti que je m’intéressais beaucoup à lui. C’est certainement le musicien de jazz dont je connais le mieux la vie et l’oeuvre. A cette époque-là, il s’était mis au dessin et à la peinture. Je pense que cela faisait partie de son plan pour arrêter la drogue, une façon d’avoir toujours les mains occupées, et il s’était mis à dessiner de manière assez compulsive. Et donc, pendant que je l’interviewais, il ne me regardait presque
pas, il dessinait et à la fin de l’interview il m’a dédicacé ce dessin que j’ai évidemment fait encadrer.

Vous êtes un amateur de Soul. Auriez-vous été différent dans la
musique si vous aviez été noir ?

Certainement. D’ailleurs lorsqu’un jour je me suis décidé à faire le tri dans mes 13 000 CD’s et que j’ai décidé de me défaire de ceux que je ne réécoutais pas, il m’en est resté trois mille dont la musique était toujours d’origine noire, qu’elle soit jouée par des musiciens noirs ou des musiciens blancs d’ailleurs. Donc je pense que j’ai clairement une préférence pour la famille noire de la musique.

Ecoutez-vous souvent de la musique ?

Non pas du tout. Pour moi, écouter de la musique, cela doit se faire dans des circonstances précises. Il y a des gens qui écoutent de la musique du matin au soir, moi plus du tout. Lorsque j’ai arrêté d’être programmateur musical en 1986, j’ai supplié les attachés de presse de ne plus m’envoyer de disques. J’avais envie de retrouver ce réflexe du public, d’aller dans les magasins acheter des disques, de prendre la peine de me renseigner sur ce qu’il y avait de nouveau, de me faire conseiller… Aujourd’hui, pour moi, écouter de la musique, c’est comme un repas, on arrête tout et on mange…

Que pensez-vous du phénomène de la dépression ?

Tout d’abord, je pense que c’est quelque chose qui existe vraiment et je prends cela très au sérieux. Je pense aussi qu’on oublie très vite par où on est passé et qu’il faut réfléchir en dehors des périodes de dépression par lesquelles on finit tous par passer à un moment donné ou à un autre. Il y a une espèce d’ingratitude cognitive vis-à-vis de la dépression, c’est-à-dire que dès qu’on en est sorti, on oublie à quel point c’était dur.

Vous êtes passé par là ? Comment avez-vous réagi ? Avez-vous eu la « dépression positive » ?

Effectivement, à la mort de mon père, j’ai connu une grave période de dépression durant laquelle je me suis étourdi dans le travail. Cette année-là a été paradoxalement une des années les plus productives de ma vie, comme si j’avais transformé toute cette énergie négative en énergie positive.

Pourriez-vous nous étonner dans un domaine où on ne vous attend pas du tout ?

Artistiquement parlant, je ne pense pas, pour la simple et bonne raison que j’ai le respect du public et que je n’imagine pas, même si j’ai parfois des envies musicales de changer à 180 degrés, infliger par exemple au public un album de Free Jazz quand ce qu’il a apprécié chez moi, ce sont trois albums plutôt loungy et agréables à écouter. Je pense qu’on appartient à son public, ou alors il faut trouver un nouveau nom, un nouveau contexte. Je n’éprouve pas le besoin de me trouver dans la position de quelqu’un qui crée l’événement juste en épatant la galerie. Je ne suis de toute façon pas épaté par ce qui étonne les gens. Epater les gens me paraît une chose facile à faire. Et dans un autre domaine que l’artistique, je pense que si je l’avais eu en moi, je l’aurais déjà fait.

Votre rapport à l’argent ?

J’ai toujours fait en sorte de pouvoir continuer à faire la seule chose que je suis capable de faire. J’ai donc mis de l’argent de côté pour pouvoir continuer plus que pour accumuler. Je ne vais pas dire que je n’aime pas l’argent. Je trouve d’ailleurs grotesque de dire qu’on n’aime par l’argent, et je ne veux pas faire semblant. Je pense que lorsqu’on fait beaucoup de choses et que, pour cette raison on est plus fatigable, on a besoin d’un peu de confort et ce
confort coûte de l’argent. Ce n’est malheureusement pas dans les banlieues difficiles que l’on trouve un endroit calme propice au travail.

Après tant d’années de travail, qu’aimeriez-vous que l’on retienne de vous ?

Je ne pense pas souvent à cela… peut-être mon côté un peu précurseur. Il m’est arrivé d’être précurseur en radio et même carrément précurseur de la bande FM. Je ne pense pas que ce soit quelque chose d’important d’être précurseur, quoique je pense qu’il faut qu’il y ait des personnes qui le soient, un peu comme dans la recherche. Ce n’est pas très important pour moi, ce n’est pas fondamental, c’est même parfois quelque chose qui présente pas mal d’inconvénients, parce que vous êtes toujours un peu en dehors de votre époque, mais j’aime bien. Peut-être aussi mon côté « libéré des tabous » qui n’en ont pas l’air mais qui en sont, comme de donner une bonne leçon de morale.

Que feriez-vous d’une baguette magique ?

Je ferais revenir tous mes chers disparus, mes parents, mes amis, pour leur dire tout ce que je n’ai pas eu le temps de leur dire.

Interview réalisée au mois de Mai 2007
Logo de l’article extrait d’une photo d’Alex Vanhee.