Scènes

Origines en Bretagne

Pour jouer sur scène un album mêlant jazz et chant breton, rien de tel qu’une soirée en Bretagne. C’est chose faite pour Eric Le Lann à Redon.


Origines.
Le Canal, Théâtre du Pays de Redon.
Vendredi 17 mars 2006.

Eric Le Lann : tp
Manu Lann Huel : voc
Marthe Vassalo : voc
Didier Squiban : p
Henri Dorina : b
Joann Schmitt : dm

Après un premier concert à Rennes, au Théâtre National de Bretagne en octobre 2005, deuxième passage sur scène pour Eric Le Lann et ses Origines. Une expérience réussie qui en appelle d’autres.


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E. Le Lann © P. Audoux

Henri Dorina et Joann Schmitt assurent un groove imparable dès le départ. Ils ne le perdront jamais. Eric Le Lann, avec une sourdine Harmon, sort un son davisien fait d’émotion et non d’imitation. Didier Squiban ne cède à aucune facilité jarrettienne, défaut dans lequel il tombe parfois. Il élève la musique. Manu Lann Huel râpe un son breton sorti des entrailles de l’Ar Mor. Basse et batterie ancrent la musique. Le piano l’allège. La trompette et le chant apportent le voile de brume qui achève de planter le décor.

Marthe Vassallo intervient pour la deuxième chanson. Elle a une voix pure, aérienne qui contraste avec celle de Manu. Le jazz, dit-on, consiste, entre autres, à faire sonner l’instrument comme une voix humaine. Presque trente ans après son arrivée à Paris, la voix d’Eric Le Lann est toujours bretonne. Le groupe tourne bien. L’ensemble est maîtrisé et chacun a sa place pour improviser.

S’ensuit une gwerz chantée par Marthe Vassallo seule. Quelle voix a cette jeune femme ! A fendre la mer en deux ! La rythmique arrive après l’intro du piano rejoint par la trompette. La couleur Jazz ajoute de l’inouï à cette gwerz, genre musical millénaire.

Marthe s’en va. Manu revient. Sa voix est passée par le filtre de nuits embrumées. Le Lann joue beaucoup avec la sourdine ce soir. Chaque note est distillée par d’anciens alambics.

Puis Marthe explique sa chanson : un grain de blé glissé entre la peau et la chemise de nuit d’une dormeuse. Beau sujet… Eric quitte la scène, laisse Marthe s’envoler, poussée par la rythmique. Il la rejoint ensuite puis, d’une note, ramène le calme. Et Manu revient chanter avec Marthe une histoire de château abandonné où demeure seule une servante qui dort chaque nuit dans une pièce différente, dans l’espoir qu’un jour la vie reviendra au château.


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M. Vassallo © H. Collon

Didier Squiban lance « Enez Eusa », un chant traditionnel de l’île d’Ouessant qui lui est cher. Il en a d’ailleurs fait un album avec le chanteur Yann Fanch Kemener. Une ballade jazz naît sous le chant breton. Marthe la reprend en solo. Un pur moment de jazz s’ensuit. Joan Schmidt a droit à son solo de batterie, énergique, puissant mais pas inutilement démonstratif. Basse et trompette le rejoignent ensuite pour un standard. Le jeu se calme. Un trio Manu/Didier/Eric se forme pour une chanson de Léo Ferré dédiée à la mer de Bretagne, « La mémoire et la mer ». Cette chanson-là ne figure pas sur l’album Origines mais sur un hommage à Léo Ferré de Manu Lann Huel. Manu a le même genre de voix, la même façon de déclamer que Léo. « Et toi, fille verte, spleen… » Squiban envoie des vagues de notes que la trompette fouette en sourdine alors que l’incantation ferréenne se déroule. « Quand la Mer, bergère, m’appelle… » La salle est pleine. Le public aux anges en redemande.

En rappel, Manu Lann Huel chante la « Chansong d’oc » qu’il a composée en hommage à Claude Nougaro et qui figure sur Origines. Puis, Marthe Vassalo ravive la mémoire d’une grande chanteuse bretonne de Paris, Fréhel, avec « Où sont tous mes amants ? ». En chantant en français, elle retrouve l’accent breton alors qu’elle ne l’a pas en parlant. L’inverse de Céline Dion et de son maudit accent canadien !

Magnifique soirée avec un groupe soudé autour d’un projet original et réussi. Un seul regret, minime : l’absence du choeur qui figure sur l’album. Il ne reste plus qu’à espérer sa présence lors du prochain concert de ce groupe.