Entretien

Rabih Abou-Khalil

Le joueur de oud de renommée mondiale était de passage à Marseille, le 20 mars 2014, à l’occasion du festival Babel Med Music.

Né à Beyrouth il y a 56 ans, Rabih Abou-Khalil a introduit l’instrument oriental sur la scène jazz dès les années 1980. Son dernier album Hungry People - le vingtième de sa carrière - est fidèle à un savant mélange d’influences musicales. Rencontre avant un concert subtil qui a laissé place au rêve…

- Votre carrière a commencé dans les années 80 mais vous avez appris à jouer du oud dès l’âge de quatre ans. Quel regard portez-vous sur ce parcours ?

- C’est une question difficile car je ne réfléchis pas vraiment à ce que je veux. Je ne fais pas de plan. Beaucoup de choses sont arrivées par hasard. Même la rencontre avec le chanteur Ricardo Ribeiro n’était pas prévue. En revanche, j’ai toujours tâché de garder une oreille neuve pour la musique susceptible de m’interpeller.

- Vous mêlez votre connaissance des musiques traditionnelles arabes à la formation plus classique que vous avez reçue, au Conservatoire de Munich. Comment parvenez-vous à cet alliage ?

- Je n’ai jamais considéré cela comme un mélange. Depuis tout petit, la musique représente pour moi une expression émotionnelle et non pas stylistique. Mon père avait une petite radio qui captait des tas de fréquences. J’écoutais la radio chinoise et bien d’autres… et je me demandais toujours comment les gens pouvaient être touchés par ce type de musiques. Lorsque je travaille avec des musiciens issus de cultures diverses, ce n’est pas pour provoquer une rencontre de cultures. Je dois sentir qu’avec tel musicien en particulier je peux mélanger ma musique, comme quand on choisit quels amis inviter à un même dîner ! Je ne dirais pas que les musiques arabe et portugaise « marchent ensemble ». Rien ne marche ensemble, surtout si l’on essaye de faire en sorte que cela marche… c’est une question de personnes et d’émotions. Elles sont des portes entre les murs qui séparent les cultures.


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Rabih Abou-Khalil Photo © Patrick Audoux

- Parmi vos influences jazz, quelles personnalités ont été les plus marquantes ?

- Tout le jazz ! Miles Davis, John Coltrane … c’est davantage cette période qui m’a intéressé. Le groupe de Miles Davis m’a marqué, parce que peu lui importait que chaque musicien ait son moment de solo. Par la suite, Franck Zappa m’a aussi influencé. Il pouvait travailler différents genres de musique mais on savait toujours que c’était Franck Zappa et personne d’autre.

- Quelles rencontres retiendrez-vous, parmi les musiciens qui vous ont accompagné ?

- Le premier était Charlie Mariano, bien sûr. Il y eu aussi Sonny Fortune, qui avait joué avec Miles Davis. C’était une très bonne école. J’étais plus jeune que lui et il m’a donné beaucoup à apprendre.

- On retrouve Michel Godard dans plusieurs de vos projets. Quel est le rapport entre un joueur de tuba et un joueur de oud ?

- Je ne cherchais pas du tout le tuba, en réalité, mais j’ai trouvé Michel Godard. Je ne le remplacerai pas par un autre tubiste car, encore une fois, ce n’est pas une question d’instrument mais de sensibilité.

- Quelle est votre conception de l’improvisation ?

- Pour moi, l’improvisation doit toujours avoir du sens. J’essaye d’appliquer cela et de le transmettre à mes musiciens. Il ne s’agit pas de faire un solo en répétant la même chose dans une phrase interminable… Quand le musicien a terminé, on ne sait même plus de quoi parlait la chanson ! L’improvisation doit partir de ce que l’on reçoit sur le moment, respecter ce que l’on ressent, aller quelque part pour revenir ensuite. Elle ne doit pas être l’occasion de montrer ses capacités techniques, ce n’est pas un record de vitesse ni d’endurance.

- Donc, en concert vous avez une structure fixe dans la composition et les musiciens ont une certaine liberté ?

- Oui, c’est une chose assez singulière. Nous n’avons pas besoin de nous donner de signes. Avec vingt années ensemble, nous pouvons nous écouter. Il y a une compréhension au sein du groupe, ce qui n’empêche pas qu’on s’attende à toutes sortes de surprises dans le morceau.

- Quelle idée se cache derrière Hungry People, votre dernier album paru en 2013 ?

- Beaucoup de choses. Vous savez, je suis originaire du Liban, un endroit où la faim mène les gens vers des actes impossibles à imaginer pour quelqu’un qui n’a pas faim. Je ne parle pas que de la faim au sens littéral. Hungry People traite aussi de notre faim de jouer de la musique, dans ce groupe. Nous avons tous une même envie et, chaque soir avant un concert, tout le monde a vraiment hâte de monter sur scène pour s’exprimer.

- D’ailleurs, sur scène, vous employez en permanence l’humour avec le public. Or, votre musique est complexe…

- Je pense que la musique est une « machine à rêves ». Elle nous donne la possibilité de construire nos propres rêves, nos pensées. Il me semble que plus le sujet de conversation est léger, plus il sera facile de s’immerger dans un monde musical. L’absurdité dans le discours permet de laisser un maximum d’interprétations possibles au public. Je ne veux pas le restreindre dans son appréciation en imposant des concepts compliqués.