Chronique

Ronnie Lynn Patterson Trio

Freedom Fighters

Ronnie Lynn Patterson (p), Stéphane Kerecki (b), Louis Moutin (dms)

Label / Distribution : Zig-Zag Territoires

Musicien discret, percussionniste devenu pianiste, discographie courte, un premier album consacré à la musique de Morton Feldman : c’est à croire que Ronnie Lynn Patterson s’escrime à ne pas faire parler de lui… À l’écoute de Freedom Fighters, on se dit que c’est bien dommage.

Ce pianiste américain âgé de 50 ans, installé à Paris depuis 1991, publie ici son troisième disque de jazz entouré de deux musiciens français : Stéphane Kerecki et Louis Moutin. Première constatation : on est très loin de sa Gernika Suite [1] : là où le duo Lasserre / Patterson explorait la musique par sa face la plus improvisée, ce trio s’insère dans une longue lignée de trios piano / contrebasse / batterie - compositions, construction des morceaux, rôles des trois instruments, tout dans la forme est classique. Mais attention, nul passéisme ici, mais bien plutôt une démarche tournée vers l’essentiel : la musique comme moyen d’aller au fond des choses.

Le premier morceau éponyme, pris ici en version adagio, donne le ton de l’album : entre mélancolie et joie feutrée. On sent chez ces trois musiciens une envie de jouer une musique simple mais pleine du bonheur d’être ensemble, de partager. D’emblée, on est absorbé par le toucher de Patterson, d’une douceur infinie, d’un velouté renversant. Le second morceau, “Faith”, est plus enlevé, mais empreint d’une sorte de résignation joyeuse. Rythme et motif mélodique évoquent une version surannée du trio Tyner / Garrisson / Jones accompagnant un Coltrane qui ne viendrait jamais. Le mixage est étrange - le piano semble se frayer un chemin au fin fond d’un marais embrumé et on entend une légère réverbération sur la batterie - mais le résultat est magnifique. N’oublions pas la reprise du “Mandala” de Keith Jarrett, grandiose de liberté et d’investissement mêlés. La contrebasse de Kerecki est chaude, ronde, la batterie de Moutin se démultiplie. Puis viennent une belle pièce en hommage à Ornette Coleman, superbe mélodie jouée avec un lyrisme désarmant, et une pièce plus rapide, “Santa Fe”. Le blues n’est pas loin, les racines sont là.

Pour clore le disque, un morceau qui le résume idéalement, “Leslevret” ; cette composition s’entremêle avec une oeuvre de Rachmaninov - car Patterson, c’est aussi ça ! Il émane de ce morceau une sensualité exceptionnelle. Finalement, pour boucler la boucle, le trio reprend “Freedom Fighters”, en version allegro cette fois, comme pour mieux réaffirmer que c’est là, dans ces quelques moments ensemble, que réside l’essentiel, et se quitter l’esprit léger. Une simplicité, une certaine beauté voilée, une candeur non feinte demeurent après l’écoute de ce Freedom Fighters qu’on a hâte de voir ou revoir sur scène.

par Julien Gros-Burdet // Publié le 3 novembre 2008

[1Amor Fati, avec Didier Lasserre, 2006.