Chronique

Setna

Cycle I

Nicolas Candé (batterie, compositions) ; Christophe Blondel (basse) ; Florent Gac (Fender Rhodes) ; Nicolas Goulay (Rhodes et minimoog) ; Guillaume Laurent (saxophone soprano) ; Natacha Jouët (voix)...

Label / Distribution : Soleil Zeuhl

Surtout, ne pas se tromper d’histoire ni même commettre l’erreur d’attendre de ce disque une quelconque réplique à l’éruption incandescente et néanmoins kobaïenne de Magma. Au risque d’être fort déçu...

Car au vu du pedigree de Nicolas Candé – leader, compositeur, batteur du groupe Setna, né voici quelques années mais en évolution depuis 2004, et qui publie aujourd’hui un premier disque intitulé Cycle I – un musicien qui connaît son Christian Vander illustré sur le bout des doigts -, la tentation est grande de croire que la musique de ce jeune Normand et de ses amis s’inscrit dans la lignée d’une formation bientôt quadragénaire, qui le hante forcément depuis sa jeunesse (ce qu’il sera le premier à reconnaître).

Une attente pour certains d’autant plus marquée que quelques indices supplémentaires pourraient laisser entrevoir une filiation directe avec leur groupe chéri : présence de James Mac Gaw, guitariste de Magma, sur « Unité », belle composition finale du disque ; diffusion de l’album sur un label dont le nom, Soleil Zeuhl, est en soi une revendication magmaïenne ; choix de couleurs sonores dont la peinture en évoquera d’autres, avec mise en avant d’un voire deux Fender Rhodes, d’une basse grondante (qui évoque parfois celle du Jannick Top de « Köhntarkösz » sur la composition « Connaître » mais aussi celle de Hugh Hopper sur les premiers albums de Soft Machine), et d’un drumming polyphonique (d’une remarquable discrétion, le batteur ne cherchant jamais à écraser le reste du groupe) ; paroles chantées dans une langue inconnue aux intonations mystérieuses (dont la douceur féminine évoque cependant plus Ellul Noomi [1] ou le chant des « Northettes » [2] que le guttural et viril kobaïen). De plus, le groupe participera bientôt à un hommage à la musique de Christian Vander...

Et pourtant… Durant une heure, là où Magma crache une lave brûlante et multiséculaire et vous prend à la gorge, Setna vous embarque pour un voyage en eaux calmes où la nuit sur l’océan cède peu à peu la place aux lueurs du jour sans que jamais le bateau menace de chavirer. On pourrait souhaiter une tempête, une houle menaçante, le danger, la peur… Mais si le vent souffle parfois dans les voiles de l’embarcation, jamais celle-ci ne semble près de se retourner et de précipiter ses passagers dans l’abîme. Et celui qui est du voyage ressent très vite les bienfaits de la respiration à pleins poumons...

Les forums de musique dite « progressive » bruissent d’une certaine déception : ce disque serait trop mid-tempo, trop monochrome, pas assez ceci, trop cela… Mais, plutôt que de minauder, ne conviendrait-il pas ici de lancer un appel général et durable à l’écoute réitérée ? (Appel qu’on pourra appliquer à toutes formes de musiques d’ailleurs, en cette ère de zapping permanent où tout doit être consommé en quelques instants…) Parce s’il est effectivement aisé de passer à côté de la musique de Setna au premier coup d’oreille, il semble que son piège délicat se referme assez vite dès lors qu’on choisit d’y revenir en laissant s’installer ses nuances subtiles. Retenue, sobriété et sincérité : tels sont peut-être les trois maîtres-mots de la démarche artistique de Nicolas Candé.

On peut tenter l’exercice consistant pour commencer à se concentrer sur le jeu de batterie : goûter les caresses sur les cymbales, guetter ce drôle d’instant qui précède la frappe des peaux, les frisés délicats sur la caisse claire… Il y a là un travail de musicien inspiré et conscient, qui mérite d’être souligné. Après cette première découverte, prêter une oreille nouvelle aux entrelacs savamment tissés par le Rhodes et le minimoog, apprécier les volutes apaisées d’un saxophone soprano dense sans jamais hurler (« Intuition » ou « Connaître ») ; à défaut de confondre le chant de Setna avec celui des sirènes, on se laissera séduire par le chorus de guitare rageur de Mac Gaw sur « Unité » : il emporte ses compagnons d’un jour vers des contrées qui, sur la fin, évoquent le meilleur de Santana à l’époque du mystique et indémodable Caravanserai.

Il est bon de préciser que Setna n’est pas Magma non plus sur le plan philosophique : là où Vander prône une sorte de dissolution verticale du moi qui doit « s’évanouir dans l’espace » de la célébration d’un être supérieur omniscient détenteur d’une vérité, la quête de Nicolas Candé est tout aussi intérieure mais vise plutôt l’accomplissement personnel ; elle dessine un chemin de vie pour l’individu qui donne son sous-titre au disque : De la pénombre à la conscience. Musique de l’éveil et de la lumière, la mélodie de Setna vous prend par la main plus qu’elle ne vous désigne comme un terrien condamné.

Mais faut-il vraiment se lancer dans le jeu des comparaisons et des filiations ? S’il est vrai qu’on dessine d’autant mieux l’avenir qu’on connaît son passé, ses origines, la musique de Setna, bien qu’héritière d’autres nobles courants (au centre desquels celui de l’Ecole de Canterbury et ces groupes somptueux que furent Caravan (le climat d’« Ouverture » évoque celui de In The Land of Grey and Pink), Hatfield & The North ou National Health) existe en elle-même et se révèle des plus prometteuses. C’est l’essentiel.

par Denis Desassis // Publié le 10 avril 2008

[1Sextet vocal auquel participe en outre Antoine Paganotti, ancien chanteur de Magma

[2Nom donné aux choristes d’Hatfield & The North : Amanda Parsons, Barbara Gaskin et Ann Rosenthal