Scènes

Sons d’une nuit d’été

Quatorzième édition du festival de Charlie Free à Vitrolles, du 1er au 3 juillet 2011.


Quel bonheur d’arriver en fin d’après-midi dans le cadre unique de Vitrolles, cité longtemps décriée, territoire associé géologiquement à une « cuesta » et politiquement à certaines années sombres, si ce n’est noires. Car comme dans le célèbre village gaulois, une poignée d’irréductibles amateurs de jazz (cette musique libertaire, donc interdite) a créé une association…

« Charlie Free » contribue à diffuser la création contemporaine et organise des concerts de jazz au Moulin à Jazz depuis 1995. Depuis, le festival aux premiers jours de juillet est devenue une manifestation conviviale qui ouvre l’été, toujours très suivie par le public bucco-rhodanien dans le triangle Aix-Marseille-Salon de Provence. Les Avignonnais aussi font du co-voiturage, attirés par la qualité du programme !

Comme souvent dans ce sud terriblement contrasté, le vent s’est levé, en ce premier week-end du mois, sur un programme varié et copieux concocté par le maître des lieux, le D(irecteur )A(rtistique), Claude Gravier, que soutient une formidable équipe de bénévoles. Un festival, rappelons-le, c’est avant tout le résultat d’un travail de longue haleine, reconduit d’une année sur l’autre, par une équipe de passionnés, un événement qui dure peu de temps et ne souffre donc aucune faiblesse.

Vendredi 1er juillet 2011

Apéritif au son des fanfares - c’est une tradition ici -, puis le premier groupe monte tôt sur scène. Un peu trop tôt, mais le programme est généreux. Nous ne pourrons personnellement écouter, les soirs suivants, que Sidony Box et Rétroviseur. Mais pour ceux qui ont du temps, le festival est un régal.


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Charles Lloyd © J.-M. Laouénan

Un groupe marseillais en résidence nous entraîne dans ses Méandres en invitant un des grands musiciens belges actuels, le trompettiste très actif Bert Maris que l’on entend aussi bien au sein du formidable Flat Earth Society que dans du hip hop ou du free jazz. Un musicien actuel, à l’aise dans ces musiques très métissées, suivant toutes les directions que lui souffle le vent de son inspiration. On ne s’étonne donc pas de son intérêt pour ce groupe, dont le tubiste (qui joue en fait de l’hélicon et du soubassophone) chante en déclamant du hip hop. On se laisse agréablement entraîner dans ce maelström, formidable mise en bouche avant Charles Lloyd et son New Quartet. Un des derniers grands du jazz « d’avant » - on ne peut parler de classicisme à propos de ce vieux maître, si fragile d’allure et pourtant si résistant. On n’a pas oublié son formidable quartet des années 70, ni la poésie d’un des premiers concerts au FJ5C de Marseille. Car quelque chose se passe avec ce saxophoniste mystique, « allumé » du jazz au sens premier. Sa prière finale, discours chamanico-sabbatique en témoigne en fin de concert, accompagné par une contrebasse jouée à l’archet et un piano des plus sobres.

Charles Lloyd est animé d’une spiritualité intense, et son lyrisme réel se ressent de façon poignante. Il a encore un vrai son, délicatement puissant, avec des éclats de free, des volutes fleuries. Et il a su s’entourer d’un trio irrésistible, « chic et choc », comme souvent les Américains savent en produire. Magnifiques Jason Moran (p), Eric Harland (dm) et Reuben Rogers (b) pleins de grâce et d’énergie. Du jazz sans ambiguïté, qui groove fièrement, et des musiciens qui, ce soir, se tiennent plutôt sur le versant ensoleillé de cette musique. Comme si seuls les Américains - le jazz vient de là-bas, tout de même - avaient ce feeling incomparable, inimitable, professionnel et « entertaining » !

Le public ne s’y trompe pas, qui se réjouit aux accents des solos de Harland ou Rogers, très en verve. Du travail bien fait, de vrais jazzmen qui connaissent leur boulot. Ces trois jeunots qui « accompagnent » Lloyd font jouer comme jamais le faux sage qui disparaîtra bientôt et mérite une « standing ovation », comme le réclame à grands cris une spectatrice énervée… Le vent fait frémir la voûte étoffée des platanes merveilleusement éclairés. Un envol d’insectes bourdonnants enveloppe les musiciens, comme un nuage mystique. C’est sur ce moment intensément spirituel que se termine le concert et, donc la première soirée du festival. Une aura particulière et un langage musical accompli.

Samedi 2 juillet

C’est un trio mixte des plus étranges qui ouvre la soirée sous le signe d’un exotisme certain et d’une « world music » organique. La musique des Gnawas fait partie d’une culture qui englobe l’ancien Soudan, la présence de populations noires au Maroc résultant des échanges commerciaux entre Tombouctou et Marrakech dès le XVIe siècle. Il ne s’agit pas ici du corpus afro-américain (blues, jazz, samba, macumba) mais de l’ensemble afro-maghrébin (Gnawas du Maroc et d’Algérie (Constantine), Stamboulis de Tunisie, Sambani en Lybie…).

Majid Bekkas tente de témoigner de cette reconnaissance, de redonner un nouveau souffle à cette musique tout en conservant spiritualité, pentatonisme et instruments traditionnels avec la guitare, le ney, la kawala (flûtes orientales), l’oud et les percussions africaines. Outre sa maîtrise de ces instruments (guembri, guitare, oud), il évoque le blues et s’inspire des chants d’esclaves du jazz : ce maître de l’African gnawa blues a tissé des liens d’amitié avec l’Andalou aux accents ardents Ramon Lopez, qui a étudié les tablas en Inde, et avec Joachim Kühn, inclassable pianiste de jazz allemand. Voilà donc des musiciens qui cherchent à apprendre et à se perfectionner en se colletant à d’autres voix, d’autres cultures, d’autres façons d’envisager le swing, le groove, le jazz, le blues !


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Majid Bekkas © M. Laborde

Avec Joachim Kühn, c’est l’amour de l’échange, l’appétit des aventures. Lui qui a traversé tous les styles de jazz, du début des années 60 à nos jours, ne connaît aucune exclusive. Et son seul moteur est le désir de musique quand il se saisit de son saxophone alto pour rejoindre en deuxième partie le sextet haut en couleurs Makemba. Avec la passion des sons, de tous les instruments, et sa totale mise en jeu du corps, Ramon Lopez n’est pas en reste ; ce mélodiste des tambours, brillant percussionniste au sens des couleurs raffiné, sourit de bonheur à l’écoute de ses complices.

Rien de moins convenu donc que la rencontre de ces trois musiciens qui créent un chant intense, venu de très loin, qui monte sous le feuillage des platanes tricentenaires. La nuit et le ciel réconciliés pour notre plaisir.

La soirée aurait pu s’achever là, d‘autant qu’on restera plus réservé quant au sextet Makemba de Majid Bekkas avec Minino Garay, percussionniste argentin et impayable maître de cérémonie, Louis Sclavis en invité soufflant, Aly Keita (balafon) et les deux Gnawas Abdessadek Bounhar et Fath Allah Chaouki (castagnettes karkabates). Cette musique plus que colorée, constituée de petits motifs inlassablement répétés, n’offre que peu d’espace aux improvisateurs ; Louis Sclavis, par exemple s’immisce en de pertinentes mais trop brèves interventions. Mais le modalisme contraignant se transforme vite en transe contagieuse et la fièvre gagne ce samedi soir, le public est content, et ça compte.
Les curieux plumets tournants des Marocains font naître des images bizarres : entre le pur burlesque (cf. « Tournée » de Mathieu Amalric) et la carte postale touristico-jazzique, ce spectacle fait voyager dans un certain imaginaire bigarré le spectateur qui ne pourrait se rendre en personne à Marrakech ou à Salé, dont est originaire Majid Bekkas.

Dimanche 3 juillet

Soirée partenaire du Citizen Jazz Tour’11

Arrivée au son d’une fanfare marseillaise déjantée et plus qu’intéressante qui enchaîne tarentelles, raïs et sardanes ou reprises d’ACDC : la Banda du Dock (référence aux fameux Docks du sud et à la fiesta des suds marseillaise).

On a aimé dès leurs débuts le duo vibrant de Musica Nuda, la belle Petra Magoni et le barbu sérieusement malicieux Ferrucio Spinetti, qui reprend via la formule voix / contrebasse, à nu, d’où son nom, des tubes rock, pop ou jazz en sautant des Beatles à « Mirza » sans oublier les chansons italiennes, souvent en s’appropriant la musique malgré le brassage des genres. Ces deux-là ont réussi à traiter avec une belle homogénéité un répertoire éminemment populaire avec une « couleur Magoni », même quand Petra chante en plusieurs langues et assurent un set qui durera plus longtemps que prévu.


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ONJ : Ève Risser © H. Collon

D’où, en fin de soirée, une certaine déconvenue face à l’Orchestre National de Jazz qui entre en scène tardivement, alors que le vent et le froid pétrifient le public, et desservi par une sonorisation de prime abord déconcertante. Les musiciens avoueront plus tard qu’ils n’étaient pas « dedans », d’autant plus mal à l’aise que le public commençait à partir. Curieux souvenir pour ces dix jeunes musiciens drivés par Daniel Yvinec dans une suite signée John Hollenbeck et intitulée Shut Up And Dance . Un moment intense, plutôt planant. Il faut entrer dans ces pièces conçues spécialement pour chaque instrumentiste - avec, paradoxalement, un son de groupe incontestable - autant de compositions-portraits ou de mini concertos qui mettent en valeur le soliste au sein du groupe. Un alliage sonore qui n’est pas hors norme mais prend quand même toute sa mesure, interprété par des musiciens de sensibilité et d’univers différents. Pas d’esthétique figée ici mais une liberté très surveillée, une musique actuelle qui n’oublie pas l’héritage des aînés et nécessite une information préalable.

Que signifie « Orchestre national de Jazz » ? Le grand public imagine un big band qui fait bouger. Sans, bien sûr, retrouver les Paul Whiteman, Tommy Dorsey ou Artie Shaw de l’ère swing (ni même Duke Ellington), mais il peut songer à Wynton Marsalis ou au Paris Jazz Big Band, plus « classiques. » Il peut toutefois se laisser prendre par ces compositions, comme celle dédiée à Ève Risser (piano et piano préparé), « Shaking Peace », qui tourne autour d’un corps tremblant, écouter le solo d’Antonin Tri-Hoang sur « Melissa Dance » ou de Vincent Lafont sur « Tongs of Joy »… Et apprécier le formidable tutti de « Bob’s Walk », dédié au grand tromboniste Bob Brookmeyer.

L’ONJ affirmera sa vocation pédagogique quelques jours plus tard, au cœur du très suivi festival d’Avignon, dans le beau cadre de la Manutention de l’Ajmi, en montrant à un public intrigué et vite conquis ces jeunes gens au travail. Une table ronde présidée par J.-F. Zygel traite du jazz et de ses liens avec les autres musiques (dont le classique, évidemment), de la place de l’improvisation, du rapport aux institutions, des attentes du public…

Il faut plus que jamais s’intéresser au renouvellement des musiques actuelles, à leur ouverture. Quelle place pour le jazz aujourd’hui ? Vaste question qui devrait se reposer lors de la deuxième édition de Jazz à la Tour, à La Tour d’Aigues (Vaucluse) du 10 au 15 août prochains.