Entretien

Tord Gustavsen

Après un passage parisien à la Maroquinerie le 13 juin 2007 - trop rapide pour pouvoir organiser une rencontre en chair et en os, Tord Gustavsen, l’étoile montante du jazz norvégien, a accepté de se prêter au jeu des questions par mail. Très vite ses réponses arrivent et on se rend compte qu’on a à faire à un artiste vif et réfléchi, aussi doué avec les notes qu’avec les mots. Rencontre avec une des (probables) futures « stars » du jazz.

  • Sur scène, votre musique prend de la profondeur, de la solennité, voire de la « religiosité » : on pense au gospel, cela fait-il partie de vos influences ?

Notre musique est sans doute en grande partie empreinte de negro spirituals et de chants religieux - on a même parlé de « gospel abstrait ». On retrouve cette influence de manière évidente dans la structure de certains de nos morceaux, comparable à celle de cantiques, et d’une manière moins visible on la retrouve dans le flux d’énergie. Certaines lignes de piano ne sonneraient sûrement pas pareil si je n’avais pas assidûment fréquenté gospels et chants religieux très tôt dans ma formation musicale.

  • Bizarrement quand on écoute votre musique, les premiers musiciens auxquels on pense sont Debussy, Ravel ou Arvo Pärt, qu’en dites-vous ?

Toute association d’idée provoquée par la musique est en elle-même chargée de sens, même si je ne la partage pas. C’est très intéressant de constater que les auditeurs pensent à des choses très différentes en écoutant une même musique. Cela dit, je suis totalement d’accord avec vous pour cette fois : j’ai joué pas mal de Debussy et de Ravel il y a quelques années, et j’ai également écouté Pärt. L’impressionnisme français, couplé au néo-classicisme d’Europe de l’Est (Chostakovitch), figure sans doute dans mes sources d’inspiration majeures.


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Tord Gustavsen © P. Audoux/Vues sur Scènes

  • Votre musique est belle sans verser dans le sentimentalisme. Est-ce une volonté de votre part - tenter d’éviter le « mélo » ?

J’essaye seulement de donner la musique la plus sincère possible afin de laisser venir la mélancolie, le romantisme ou la sensibilité qui sonnent juste, pour ne surtout pas faire artificiel, « too much ». Bien sûr, tout cela est affaire de goût ; c’est personnel. Certains trouveront notre musique doucereuse tandis que d’autres y trouveront des strates profondes, existentielles… C’est une chose qu’on ne peut pas contrôler, on peut seulement essayer de s’approcher le plus possible d’un sentiment, la volonté de dire par la musique quelque chose d’important, de fort ou de vrai.

  • Certains critiques ont dit que votre dernier album, Being There, était très différent du premier, Changing Places. C’est un peu surprenant, parce qu’à l’inverse, je trouve que vos trois disques sont très homogènes, et forment comme une trilogie. Qu’en pensez-vous ?

Là encore les gens réagissent de manière très différente : certains ont perçu une évolution, une différence importantes entre ces disques, d’autres les ont jugés semblables : ils trouvaient même qu’il n’y avait aucun intérêt à en sortir plus d’un ! De mon côté, je suis d’accord avec vous, il y a bien sûr des différences, mais c’est avant tout une trilogie explorant un univers musical ou une manière de jouer ensemble, à trois, selon des angles non pas identiques mais intimement liés.

  • Parlons de Being There : « Sani » est un morceau formidable. Pouvez-vous nous raconter comment il a été composé ?

D’habitude, je me rappelle bien le processus de création des morceaux, mais pas pour celui-ci. Je me souviens quand même l’avoir joué pour la première fois à Sani, aux environs de Thessalonique en Grèce, l’été dernier. La pièce a trouvé sa forme petit à petit, comme un organisme flexible pouvant aller dans des directions différentes, pour terminer en un duo piano/batterie en studio, joué parfois en solo, parfois en tant qu’interlude très court. D’autres fois encore on le joue dans sa totalité.

  • « Karmosin » impressionne notamment grâce à la complicité qui se dégage entre la batterie, la contrebasse et le piano. Pouvez-vous nous parler de la collaboration qui existe entre vous, Jarle Vespestad et Harald Johnsen ?

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Harald Johnsen © P. Audoux/Vues sur Scènes

Ce morceau est parti d’une construction plus simple, du genre « Where Breathing Starts » sur le premier album ou « Being There » sur le second. Mais cette approche plus improvisée, plus libre est venue en studio, en jouant beaucoup plus rubato. En fait le batteur a tenu le rôle de « soliste » sur le morceau, même s’il n’a pas de solo au sens traditionnel du terme. Notre façon de collaborer en trio pourrait fait l’objet d’une interview entière ou d’une thèse… Mais il vaut mieux dire que le processus musical est réellement devenu intime : le rôle des deux autres est crucial, notamment la complémentarité entre le piano et la batterie, qui s’est très subtilement affinée. Jarle Vespestad s’implique davantage dans le contenu mélodique que n’importe quel autre batteur que j’aie écouté. Il a le « groove » presque sans rien jouer, il sait être mélodique tout apportant des tessitures chaudes et pleines… unique !

  • On a l’impression que chaque note a été choisie avec soin ; qu’en est-il ? Avez-vous des « notes préférées » ?

Je suis content qu’on ait cette impression, même si une grande partie est improvisée. Mais c’est vrai qu’en général, j’ai envie que chaque petit détail signifie réellement quelque chose, que chaque note, prise séparément, ait le plus de sens possible. Il y a déjà beaucoup trop de sons et de notes dans ce monde ; on devrait plutôt contribuer aux choses qui nous importent.

  • Il y a comme une topologie, ou une géographie qui se dessine dans votre musique (Changing Places, On the Ground, « Being there », « Still there », « Sani », « Vicar Street »…). Les lieux sont-ils essentiels dans votre processus créatif ?

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Tord Gustavsen © Jos Knaepen/Vues sur Scènes
Dinand Jazz Nights

Les compositions naissent parfois en tournée, ou quand je me promène en montagne ou en forêt… Elles sont donc liées aux endroits où elles sont nées. Mais je suis quand même capable d’écrire des morceaux dans des lieux clos, ou chez moi. Je ne pense pas qu’il y ait de lien fondamental et nécessaire entre ma musique et la nature ou la géographie. Même si le mélange entre vie urbaine et escapades dans le calme de la nature est important pour moi. Et bien sûr, ce mélange des genres de vie apporte peut-être quelque chose à notre musique.

  • A quel point les titres sont-ils importants pour vous ?

J’aime bien sentir qu’un titre est à sa place, comme « Tears Transforming », « Being There » ou « The Ground ». Ceux-là et quelques autres sont réellement liés aux sentiments que m’évoquent ces morceaux. Mais en principe, la musique instrumentale n’a pas besoin de titres significatifs. On pourrait très bien intituler ses pièces « Morceau n°1 » « Morceau n°2 » etc. ; la musique serait la même. Mais je préfère un bon titre - si j’en trouve un -, sinon quelque chose qui s’en approche, ou du moins qui ne me semble pas faux - ce qui n’est pas toujours facile…

  • Le premier morceau de vos albums semble tout spécialement choisi ; il y a des échos entre « At Home » et « Deep as Love » par exemple. Quelle importance accordez-vous à l’ordre des titres ?

Il est très important pour véhiculer l’impression que l’album est un voyage, un tout. Le morceau d’ouverture peut signifier quelque chose d’essentiel, mais n’est pas nécessairement représentatif de ce qui va suivre ; ce serait plutôt à mi-chemin entre un single de « pop music », un prélude d’église, et un espace tranquille pour ouvrir l’esprit à la méditation musicale…
Oui, moi aussi je vois un lien entre « At Home » et « Deep as Love », ils sont tous les deux plus proches du jazz traditionnel dans la forme et les passages d’accords - même si on les joue avec une tranquillité exagérée et l’envie de s’éloigner des schémas familiers. Mais il s’agissait d’opérer ce changement de manière humble, organique, davantage que de chercher à forcer les choses ou à faire une musique « intéressante » et artificielle. Et l’ouverture du second album met en scène une combinaison d’influences gospel, jazz, folk, ou impressionnistes, en plus d’être un thème fil conducteur simple et lyrique pour l’album entier.


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Tord Gustavsen © P. Audoux/Vues sur Scènes

  • Dans votre musique, on entend des accents hispaniques (notamment sur « Where We Went »). Est-ce délibéré ?

Non, mais je vois ce que vous voulez dire. J’imagine que d’avoir écouté Chick Corea il y a quelques années transparaît maintenant… de même que ma passion pour la musique afro-caribéenne, le New Orleans ou pour les influences « hispanistantes » qui ont marqué ces époques de l’histoire de la musique.

  • Le silence tient un grand rôle dans votre œuvre, comme si vos notes le mettaient en valeur et qu’en retour, il mettait en valeur vos notes. Isabelle Olivier dit pour sa part qu’elle est musicienne parce qu’elle aime le silence, est-ce aussi votre cas ?

C’est bien dit, c’est vrai. Silence et passion me sont nécessaires, j’ai besoin tout à la fois de calme et de plénitude, dans ma vie et dans ma musique.

  • Pourquoi avoir choisi le piano ? Est-ce un hasard, ou avez-vous hésité avec un autre instrument ?

J’ai commencé à « jouer » du piano, dans le meilleur sens du terme (en improvisant et en créant des chansons, en m’amusant avec la musique pour terrain de jeu) avec mon père quand j’étais tout petit. Donc c’est le piano qui m’a en quelque sorte choisi et j’ai persisté dans cette direction. Mon père en jouait beaucoup à la maison dès ma naissance, et même si personne d’autre que moi n’en a fait sa profession, il y a toujours eu beaucoup de musique et de chansons chez nous.

  • Quel musicien ou artiste a changé votre vision, votre écoute ou votre conception de la musique ?

J’ai quelques personnes-clés à citer : Sidsel Endresen, Jon Balke, Audun Kleive, Jan Johansson, mais aussi Bessie Smith et Billie Holiday, Glenn Gould, Nusrat Fateh Ali-Kahn ; tout autant que mes principaux collaborateurs de ces derniers années, et parmi eux, les saxophonistes Eirik Hegdal et Tore Brunborg, le clarinettiste Carl Petter Opsahl, les chanteuses Kristin Asbjørnsen et Siri Gjære, et bien sûr le batteur du trio Jarle Vespestad.


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Jarle Vespestad © P. Audoux/Vues sur Scènes

  • Souvent les musiciens définissent le jazz par le mot « liberté » ; est-ce votre cas ? Sinon, pensez-vous que le jazz puisse être défini, et le cas échéant, comment ?

Il est impossible de définir le jazz, mais finalement, on ne peut pas s’en empêcher… Cela dit, je me permets d’ajouter une chose : c’est la liberté à la fois de faire et de ne pas faire. Et le second point semble être beaucoup plus difficile à appliquer pour les musiciens de jazz, surtout quand on le pratique depuis des années.

  • Le succès de votre trio grandit de jour en jour : comment gérez-vous la reconnaissance du public et des professionnels ?

Les défis musicaux restent grosso modo les mêmes, les choses n’ont pas vraiment changé depuis quatre ans. On ne se sent jamais mieux que lors de son dernier concert en date, de toute manière… et l’envie de jouer, aussi puissante et sincère que possible à chaque instant, est exactement la même. Elle nous fragilise et, à la fois, nous emplit d’énergie, bizarrement. Pourtant il y a toujours autant d’organisation et de boulot à faire pour que les choses se fassent, et un paquet de tâches pas très glorieuses du genre 28 heures de vol en classe économique direction l’Australie, pour revenir deux jours plus tard… mais bon ce n’est pas vraiment un problème…

  • Que peut-on vous souhaiter pour les mois ou les années à venir ?

J’espère avoir la chance de continuer à jouer et à laisser la musique évoluer naturellement, en se combinant avec les éléments à venir, en temps voulu. Dans un avenir proche, il reste pas mal de dates à venir avant la fin de l’année, notamment au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, plus quelques-unes en Norvège, en Belgique, aux Pays-Bas, ou en Allemagne. Et j’aimerais aussi jouer davantage en France…

par Mathieu Durand // Publié le 4 décembre 2007
P.-S. :

Merci à Patrick Audoux et Sébastien Belloir pour avoir rendu cet entretien possible (N.d.l’A).