Portrait

Wanda Robinson : météore soul

Il y a 50 ans, Wanda Robinson enregistrait Black Ivory.


Dessin : Philippe Debongnie

Il y a 50 ans, Wanda Robinson a quitté la musique après un album sans retentissement. Alors qu’elle a remisé ses ambitions, changé de nom et d’adresse, il est devenu un petit classique de la soul.

Wanda Robinson (Laini Mataka), AFRAM 7-8 août 1976, Baltimore. © R.B. Chapman

Tout le monde a une histoire à écrire, pourtant personne n’écoute. Quand elle entre dans une classe de Washington, Laini Mataka pense parfois à cette phrase couchée sur le papier il y a longtemps, alors qu’elle sortait à peine du lycée. Tout le monde a, ici comme ailleurs, une histoire à écrire, pourtant personne n’écoute, alors la femme d’aujourd’hui 70 ans ne se décourage pas face aux élèves distraits. Parfois, le livre de vers qu’elle promène d’estrade en estrade provoque quelques bâillements. « Heureusement ça n’arrive pas trop souvent », sourit l’auteure, qui coule sa retraite à lire de la poésie dans les écoles de la capitale américaine.

Laini Mataka aurait eu plus de succès avec la musique mais voilà, elle s’en est détournée en 1971 après Black Ivory, un album en forme de météore soul perdu dans la constellation Curtis Mayfield, Temptations et consorts. Écœurée par l’industrie, elle a mis les voiles, brûlé ses vaisseaux et s’est réfugiée à l’ombre d’une poésie confidentielle. En 2021, elle prépare un recueil de citations, « Say What » qui pourrait lui aussi avoir plus de succès si elle l’avait publié sous son ancien nom, Wanda Robinson, car c’est à lui que vont toutes les citations.

Près d’un demi-siècle après sa sortie, Black Ivory a été samplé par Roc Marciano, Dj Shadow, Hudson Mohawke, Gonjasufi et porté aux nues par les chineurs de soul et de spoken word. Les rappeurs empruntent d’autant plus volontiers sa voix satinée qu’elle est couverte d’une discrète nappe de jazz, où les histoires d’amours dramatiques s’enroulent comme les volutes d’un cigare dans un bar new-yorkais. Tout ça est très daté.

Je ne touche pas un centime sur les ventes de Black Ivory

Il n’empêche, « on dirait que l’album a refait surface », constate la septuagénaire, étonnée que les MC et les DJ du monde entiers taillent leurs morceaux dans cette œuvre d’un autre âge, l’œuvre d’une autre vie. « Les gens prennent des libertés », poursuit-elle avec un peu d’amertume, le cheveu grisonnant et le regard vif. « Un ami éthiopien a trouvé le CD en italien et il a été bootleggé en Angleterre et en Australie. » Laini Mataka va-t-elle prendre un avocat ? « Ça me demanderait trop d’énergie, je préfère continuer à travailler. »
Mataka s’est toujours concentrée sur l’art au détriment du reste. C’est parce qu’elle était tout entière habitée par sa poésie qu’elle a refusé de se battre contre les moulins de l’industrie musicale qui, en 1971, lui ont coupé les ailes. « Je ne touche pas un centime sur les ventes de Black Ivory », se renfrogne-t-elle. Mal payée par Perception, un label qui « trompait et exploitait les artistes » – par où sont tout de même passés Dizzy Gillespie, The Fatback Band, Leroy Burgess et James Moody – elle a claqué la porte après avoir enregistré Black Ivory. Sans son accord, Perception a sorti un deuxième album avec sa voix, Me And A Friend, avant de faire faillite en 1974.

« Je savais que New York pouvait me dévorer », se souvient-elle, en écho au morceau « New York is Killing Me » de Gil Scott-Heron. Gil Scott-Heron a croisé sa route, l’a encouragée, puis leurs trajectoires se sont séparées. « Parfois », enchaîne-t-elle avec la même profondeur de voix que sur « John Harvey’s Blues », à presque 50 ans d’écart, « parfois l’énergie qui vient avec le génie est trop lourde à porter pour une seule personne et c’est peut-être ce qui l’a poussé à se droguer. » Scott-Heron est mort en 2011 après avoir sombré dans le crack, tandis que Wanda Robinson est rentrée dès 1971 à Baltimore, là où elle a grandi.

Élevée dans une famille de dix enfants, Robinson a pris goût à la lecture en classe, à une époque où « il fallait se lever pour réciter, on ne pouvait pas dire non. » Aux mots, elle a peu à peu ajouté une musique. Son oncle lui faisait écouter James Brown, John Coltrane ou Nancy Wilson avant de l’assaillir de questions sur les instruments utilisés ou les genres déployés – un solfège qui ne disait pas son nom. « Je ne pense pas qu’il savait ce qu’il faisait », devine Mataka.
Le jeune femme commençait justement à savoir, elle, ce qu’elle faisait. Après avoir chanté à l’église et partagé ses premiers poèmes à 13 ans, elle a été payée par quelques amies pour écrire des lettres à leurs amants envoyés au Vietnam. Tous ces messages parlaient d’un thème étranger, l’amour, là où l’adolescente ne s’intéressait qu’au Black Arts Movement en germe. Mais l’amour allait la rattraper.
À 19 ans, Wanda Robinson est tombée sur « This Is My Beloved », un poème de Walter Benton lu par Arthur Prysock sur la musique de Mort Garson. « Je n’avais pas idée qu’on pouvait faire de telles choses avec la poésie, toutes les barrières sont soudainement tombées », rembobine-t-elle. «  J’étais tellement excitée que j’ai lancé mon petit enregistreur et j’ai demandé à une connaissance qui travaillait à la radio de le jouer. Et il a envoyé la cassette à New York. » En retour, les patrons de Perception l’ont invitée à réciter ses poèmes devant un micro. Charge à elle de choisir la musique dans l’immense bibliothèque du label.

l’énergie qui vient avec le génie est trop lourde à porter pour une seule personne

C’est donc la jeune artiste qui a donné sa couleur à Black Ivory, avec l’aide du groupe éponyme, mais le rôle de producteur et ses bénéfices sont échus au présentateur de radio. Sa légèreté ne lui est apparue que plus tard. Alors qu’elle s’attendait à se couler dans les rouages de l’industrie, Wanda Robinson s’est au contraire sentie inassimilable. « Le problème c’est que je suis si occupée par l’art que j’oublie tout le reste et que quelqu’un doit s’en occuper pour moi. Mais aux Etats-Unis, ce n’est pas très malin... »

Le trio Black Ivory. Dessin : Philippe Debongnie

Après un tour de piste dans l’émission Soul Train, dont elle ne garde qu’un vague souvenir, Robinson est rentrée à Baltimore, résolue à oublier la musique. Une connaissance l’a bien convaincue de rencontrer un collaborateur de la poétesse Maya Angelou. Dans le taxi, l’homme a posé sa main sur sa cuisse. Cette fois, elle a définitivement claqué la porte. En attendant qu’un ami ouvre la maison d’édition qui publiera ses livres, Black Classic Press, la jeune femme a ensuite travaillé dans des bibliothèques et a décidé, en 1991, de déménager à Washington. «  J’avais l’impression que Baltimore était un tube de dentifrice vide », justifie-t-elle.

Un jour, Laini Mataka a eu des nouvelles de Perception. L’ancien responsable des artistes émergents du label, Lenny Adams cherchait à lui prouver combien sa musique avait compté dans le hip-hop. « Tu n’as pas idée du nombre de rappeurs qui l’ont reprise », insistait-il ; à quoi la poétesse répondait sèchement : « Tu as raison, je n’en ai aucune idée. » De son côté, Adams ignore qui détient désormais les droits de Black Ivory et Me And A Friend, mais il assure que l’entité en question devrait lui verser une redevance. Laini Mataka ne courra pas après. Parfois l’énergie qui vient avec le génie est trop lourde à porter pour une seule personne.

Aujourd’hui retraitée, Laini Mataka transmet sa passion pour la poésie en visitant les écoles. «  Je chante mais pas en face de gens », rit-elle. La petite femme devient alors songeuse. « Pour mes prochaines lectures, j’ai décidé que je chanterais quelques morceaux au milieu des poèmes. Et si ça plaît, je ferai peut-être ça régulièrement. » Tout le monde a une histoire à écrire, et Wanda Robinson attend encore qu’on écoute la sienne.