Scènes

Avoir quinze ans à Toulouse (1)

Freddy Morezon et un Pavé dans le Jazz fêtent leur 15è anniversaire à Toulouse.


Photo : Michel Laborde

Ils sont nés à Toulouse il y a quinze ans. Comme ils aiment un peu les mêmes choses, ils se sont rencontrés très vite. Ils ont fait quelques bouts de chemin ensemble, ils se mélangent même parfois, un peu, beaucoup, passionnément, mais sans se fondre, sans se confondre. Chacun son métier.

Quinze ans, c’est très jeune mais pour qui défend les musiques chercheuses, c’est une sacrée longévité. Les structures font rarement de vieux os dans un secteur qui doit chaque jour batailler pour son existence, prouver son apport à la vie artistique, sa capacité à constituer et fidéliser un public de gens simplement curieux et friands d’émotions.

Il y a quinze ans, donc, naissaient Un Pavé Dans le Jazz et sa programmation de concerts de jazz « et ses environs » accueillie par le Théâtre du Pavé, à trois pas de la gare Saint-Agne. Un rendez-vous régulier qui propose sans faillir des pointures et des « jeunes pousses » prometteuses, sans fausse hiérarchie. S’y sont succédé entre bien d’autres dans les premières années Louis Sclavis, Sylvain Kassap, Raymond Boni et Joe McPhee, Médéric Collignon, Phil Minton… et cette année – pour faire court – Craig Taborn, Larry Ochs et Gerald Cleaver, Marc Ducret, Théo Ceccaldi et Bruno Chevillon, Peter Brötzmann…

Il y a quinze ans également, non loin de là, naissait Freddy Morezon. Comme le Pirée, Freddy n’est pas un homme : c’est un collectif d’artistes qui s’est doté de sa structure de production (Freddy Morezon PROD) et de son label (Mr Morezon) et qui compte aujourd’hui à son catalogue la fine fleur des aventuriers musicaux de la région, dont la renommée dépasse largement les frontières de la désormais grande Occitanie : Christine Wodrascka, Betty Hovette, Robin Fincker, Mathieu Werchowski, les groupes Ostaar Klaké, le Tigre des Platanes, No Noise No Reduction, Aquaserge, Deep Ford, La Friture Moderne, Cannibales et Vahinés, le duo Mathieu Sourisseau – Eténèsh Wassié… j’en oublie.


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Sweetest Choice

Bref, ils ont quinze ans et ils ont fêté ça. Deux jours durant, les 8 et 9 avril, au Théâtre du Pavé et dans sa cour, investie pour l’occasion par les musiciens et des tables où l’on dîne. Dans le foyer du théâtre, notre collaborateur Michel Laborde, un fidèle, exposait une sélection de ses photos prises au fil de ces quinze ans de Pavé.

Samedi 8 avril, tout commence en fin d’après-midi. Dans la cour, assis sur les transats en bois cousu conçus par Laurent Paris – batteur mais aussi plasticien – ou sur les bancs disposés autour, on écoute Sweetest Choice. Duo trompette – guitare 12 cordes, Sébastien Cirotteau et Benjamin Glibert. De la douceur avant toute chose ; ils égrènent en tout éclectisme un chapelet de mélodies délicates picorées de Ravel à Schubert, de Luigi Nono à Piazzolla, de la Renaissance anglaise à Debussy ; le tout arrangé à leur manière, doucement détourné. Un programme d’après-midi ensoleillé.

Au foyer du théâtre, après un jus de gingembre au comptoir, on se retourne vers le grand écran disposé derrière un espace scénique réduit. Le But Rennais, saxophone (Julien Gineste) et batterie (Florian Nastorg), déploie une débauche d’énergie sur des séquences vidéo de matches de foot dont certaines sont clairement plus vieilles que les musiciens : on reconnait Platini, Rocheteau et Janvion. Une seule nuance : fortissimo, un free volontairement primaire qui louche vers Ayler sans la dimension mystique.


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P. Rogers, J.-L. Cappozzo

Puis dans le théâtre lui-même, duo au sommet entre Paul Rogers – contrebasse – et Jean-Luc Cappozzo – trompette, bugle, conque marine. Didier Lasserre, souffrant, ne pouvait compléter le trio, intitulé The Rich Horn ; ils ont donc joué à deux, sans chercher à combler l’espace. Improvisation libre et totale ; le dialogue s’établit sans peine entre deux musiciens qui se connaissent bien. Usant de techniques de jeu non-conventionnel – frappe de baguette sur les cordes sympathiques de cette étrange contrebasse ovoïde conçue sur mesure, grondements d’archet à mèche noire, utilisation d’une baguette plantée dans la branche d’embouchure… - aussi bien que de ressources plus classiques, parcourant toute la gamme des textures sonores : stridulations, chants très purs, grincements, sons grumeleux ou envolées mélodiques - les deux improvisateurs proposent une musique que l’auditeur peut et doit compléter, comme un poème qui vous éveille et ne vous dit pas tout.

Dernier concert de la soirée avec Stryx Nebulosa, trio de musique improvisée qui, à l’inverse du précédent, recourt abondamment à l’électronique. Trois soufflants : Marc Démereau (sax soprano, scie musicale), Romaric Bories (sax soprano) et Jean Lacarrière (clarinette), œuvrent en même temps aux manettes de petits dispositifs générant nappes et motifs répétitifs. Un travail de recherche qui semble poursuivre dans le sens initié il y a quelques années par Marc Démereau avec son solo Magic Owl [1], mais qui pour l’auditoire est difficile à suivre. Le placement statique des musiciens, absorbés par leur matériel, donne à l’ensemble un caractère cérébral, abstrait voire froid et la structuration du set, comme un long crescendo du bourdon à la stridence qui décroît ensuite jusqu’à l’infime, réserve peu d’aspérités où l’attention du public pourrait s’accrocher.

par Diane Gastellu // Publié le 11 juin 2017

[1Strix Nebulosa est d’ailleurs le nom scientifique de la chouette lapone, tiens tiens.