Scènes

Jazzcampus ou la fin de l’été

Retour et impressions de Jazzcampus en Clunisois, édition 2014.


Retrouvailles avec l’un de mes festivals préférés, pour la fin de l’été. L’ex Jazz à Cluny, devenu Jazzcampus en Clunisois, profite des possibilités de la Communauté de communes. En découvrant la programmation 2014 de cette manifestation bourguignonne, on repère tout de suite un nouveau lieu, hors du commun, a priori intéressant : le château de Berzé.

Certes, le défunt « Jazz à la Tour d’Aigues », dans le Vaucluse, utilisait déjà les murs d’un château - mais il était en ruines, et Renaissance de surcroît. Voici au contraire un patrimoine privé à vocation publique, une propriété construite par les aïeux des propriétaires actuels pour protéger l’abbaye de Cluny. Donc un vrai château médiéval, qui conserve son système défensif, ses tours, son châtelet d’entrée… et des jardins à buis taillés en pièces d’échecs… Ne manque que le labyrinthe pour qu’on se croie dans Le Limier de Mankiewicz.

La comtesse en personne nous accueille pour le concert dans le « tinailler », qui renferme cuves et pressoir, et propose ses vins, blancs et rouges. Quoi de plus agréable que de marquer son arrivée en Bourgogne sud, terre de cocagne, en se remettant les saveurs du terroir en bouche avant de se ressourcer en musiques actuelles avec le programme Drift de Laurent Dehors et Sylvain Thévenard.

Du fond de la salle, je ne suis pas vraiment au centre du dispositif quadriphonique, mais c’est Debussy qui est ici au cœur du propos et des enregistrements sur la thématique de l’eau. L’eau vive, bondissante, fraîche et pure, l’eau qui s’évapore, ruisselle, se jette loin, très loin dans la mer quand elle est fleuve, ou fredonne sur un rythme joyeux quand elle est pluie. Bachelard n’est pas loin dans cette redécouverte de l’élément vital qui conduit le duo à s’abreuver à la source en mixant diverses séquences des musiques « aquatiques » de Debussy (extraits de « La Mer »,« La Cathédrale engloutie », « Reflets dans l’eau », « Nocturnes », « Jardins sous la pluie »), et d’organiser tout un univers de glissements subtils entre compositions originales, bruits réels du monde et improvisations. On n’est pas surpris de la part de Laurent Dehors, qui n’est jamais si heureux que lorsqu’il croise les genres : après sa Petite histoire « dérangée » de l’opéra, Drift est encore un parcours ludique qui sait rester sérieux, une « immersion décalée » dans l’impressionnisme début XXe, avec une incursion bienvenue dans la musique électronique.


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Laurent Dehors Photo F. Bigotte

Dehors, qui avait entendu Boreal Bee, duo électroacoustique Sylvain Thévenard / Christophe Rocher, plus brut et minimaliste, utilise la palette de ses instruments de prédilection, ballet de clarinettes (clarinette en si, en mi, basse et contrebasse) plus la cornemuse. Thévenard, de son côté, travaille en toute liberté avec le logiciel Usine, qui propose un univers modulable entre MaxMSP et Live, mais aussi avec des effets. Tout autour, le public baigne dans le son qui circule. Thévenard m’expliquera ensuite que tous deux sont partis sur la côte normande enregistrer l’eau sous différentes formes : pluie, mer, rivière, etc afin de réutiliser les sons dans certaines pièces pour construire une opposition réel/abstrait. Ont suivi de longues séances d’improvisation pour marier leurs langages respectifs qui, en se répondant, créent une musique bien particulière. « Laurent est un soliste et un mélodiste », dit Sylvain, qui a voulu occuper « une place orchestrale », fournir « un gros moteur ronronnant à Laurent pour qu’il puisse s’exprimer à sa juste valeur, comme dans cette première ’Rhapsodie pour clarinette et orchestre’ ! » Il précise que le « gros du travail a été fait en studio, avec en tête la »Sinfonia" de Luciano Berio et les collages électro du Brésilien Amon Tobin : fragments d’orchestres parfois mêlés, réarrangements pour Rhodes ou marimba, batteries… même Stevie Wonder a été invité à la fête.

Laurent, lui, joue la partition de Debussy à la lettre, puis improvise à la clarinette contrebasse - dans le registre médium aigu qu’il affectionne -, sur une longue pièce inspirée de « Reflets dans l’eau » qui lui laisse tout le loisir de s’exprimer avec un son « suave ». « Puis d’autres choses sont nées de nos errances répétées - des univers écrits et/ou improvisés, acoustiques ou très »numériques« . Le grand pianiste classique Alain Planès est convoqué à plusieurs reprises, et son piano étiré, transposé, coupé et trituré… »parce que son interprétation de Debussy nous a accompagnés". Le public est subjugué, ravi au sens premier du terme, face à cette performance inouïe, ces compositions acoustiques et électroniques, sur l’eau dans tous ses états.


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Airelle Besson Photo F. Bigotte

Le lendemain - « petits plaisirs vifs qui ne coûtent rien », aurait dit le philosophe Alain -, on assiste à des concerts en des lieux parfois improbables. Dans le jardin du Haras de Cluny, on goûte au bonheur d’entendre jouer tout près de soi des musiciens aussi accomplis que la trompettiste Airelle Besson et le guitariste d’origine brésilienne Nelson Veras, un concert gratuit, accompagné d’un pique-nique, où le public vient nombreux et en famille. Airelle Besson en a fait, du chemin, depuis RockingChair et surtout depuis ses stages ici même, il y a près de vingt ans, avec Jean-François Canape. Elle partage aujourd’hui avec nous son plaisir de revenir à Cluny (l’an dernier, c’était au sein du quintet « Voix Croisées » de Didier Levallet, directeur de Jazz Campus en Clunisois). Une musique chaleureuse, propice à de belles et bonnes vibrations, qui swingue, danse, « bossa nove ». Avec un phrasé toujours inventif, un son sensible et nuancé, elle envoie vers le ciel des volutes légères et pourtant assurées sur les arabesques cristallines de son partenaire, et nous séduit avec des compositions climatiques, « Neige » et « Lulea Sunset », nées lors d’un voyage en Laponie suédoise ; dans ces contrées où la lumière est rare, elle réussit à sonner avec toutes sortes de nuances. Lyrisme certain, virtuosité retenue… Dans ce duo acoustique peu commun, l’harmonie des sonorités s’accorde aux personnalités respectives. On entendra aussi des standards (« All the Things You Are »), histoire de perpétuer la tradition.


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Ramon Lopez Photo F. Bigotte

Dans le cloître impressionnant de l’abbaye, le solo de Ramón López nous accueille dès la fin des vêpres. Le batteur, qui a préparé tout un attirail de percussions, incarne tout ce qu’on aime et cultive à Cluny : le travail d’improvisation sérieux et sincère. La prise de risque est toujours présente chez ce musicien originaire d’Alicante dont le premier disque était déjà un solo. Mais Ramón López cultive aussi l’amitié, lui qui fut pendant trois ans batteur de l’ONJ de Didier Levallet. Visiblement ému, il commence par dédier le concert aux deux contrebassistes disparus cet été, Charlie Haden et Jean-Jacques Avenel, puis se lance dans sa musique, plus réfléchi, moins emporté qu’à l’ordinaire. Il n’a pas recours aux effets prisés par les percussionnistes spectaculaires, mais la tension est palpable. Alchimiste des peaux, poète inspiré doté du sens de la dramaturgie, il nous emmène en voyage dans sa géographie coloriste, au gré des tambours de Mama Afrika ou des traditions de l’Inde. Le rythme vital, la pulsation, une respiration autre que le souffle. « De l’ordre du rituel » écrivit le regretté Xavier Mathyssens, ordonnant silences, frémissements, cris. Sans relâche, ignorant l’apaisement, il se donne sans compter et achève sa recherche épuisé, hagard : il était parti si loin, dans cette improvisation libre et généreuse…

Le Workshop de Lyon

S’ils ne sont plus tout jeunes, quelle fraîcheur et quelle énergie déploient pourtant ces quatre musiciens dans leurs Lettres à des amis lointains rencontrés lors de tournées ou de voyages personnels, ces « réponses de gratitude musicales ». Véritable institution, le quartet s’aventure avec humour et vivacité sur le terrain des folklores et musiques du monde, pas si imaginaire que cela puisque cet univers personnel, original, narre chaque fois une histoire d’amitié. Jongleurs de mots aussi, tous quatre forment un alliage étonnant, enclin à toutes sortes de déclarations musicales, souvenirs de confrontations mémorables avec d’autres cultures. Ici un chant choral sud-africain, là une mélodie entendue dans le désert, puis le chant et les paroles des ouvriers des chantiers navals de Brest qu’on appelle les « mains dans les poches » car c’est souvent ainsi qu’il regardent partir les bateaux… L’ensemble donne lieu à des mélodies et des sons, qui, loin d’être de simples prétextes, se justifient par la volonté d’écrire sur mesure, de magnifier les échanges. Comme une bouteille à la mer qui parviendrait à son destinataire. Il y a près de trois décennies qu’ils jouent ensemble, et leur musique détonne encore. Vivante, savante et populaire à la fois, traditionnelle autant qu’actuelle. Qu’il s’agisse d’un « Plein de fleurs » dédiées à trois amies, ou du « Paradis des caméléons », né dans le Champsaur, au sud de Grenoble, tous les thèmes sont beaux, insolites et très vifs.

Immersion dans l’univers de l’improvisation, échanges, pédagogie lors de stages animés par des musiciens reconnus… Plus qu’à un festival, on assiste à Cluny à une semaine semaine entièrement consacrée à la musique. Didier Levallet a décidément trouvé la bonne formule qui allie diversité, ouverture, apprentissage et partage d’une vision commune de la musique.


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Jean Bolcato Photo F. Bigotte

Le festival s’achève déjà pour moi, qui ne pourrai assister à la restitution du travail des différents ateliers : l’inoxydable François Raulin y peaufine son Egberto Gismonti, Laurent Dehors y boucle son cycle de trois ans sur « Fast and Furious », Jean-Paul Autin et Sophia Domancich travaillent sur l’improvisation et l’imprévisible. Mais mon meilleur souvenir restera la dernière « jam » ; professionnels et amateurs très éclairés s’y sont côtoyés au fil de moments forts, notamment des relectures de standards tel le poignant « Days of Wine and Roses ».

Jazzcampus en Clunisois est toujours un extraordinaire temps de convivialité partagée avec des bénévoles impliqués et soudés œuvrant autour du programme concocté par le directeur artistique. On sait que l’année suivant on sera en terrain familier, et on s’en réjouit ; ce festival exprime non pas un style mais un positionnement artistique, une certaine idée des musiques actuelles qui ont essaimé autour du jazz.