Scènes

La température monte inexorablement en Arles

Compte rendu de la 22e édition de Jazz in Arles.


Un festival qui attire toujours par sa programmation, à la fois vive et profondément abordable, et son ambiance bon enfant. Les musiciens et le public se retrouvent après les concerts pour des rencontres improvisées. Un grand plaisir pour tous.

Arles : le mois de mai arrive, enfin. Les rues sont pourtant encore un peu vides. Est-ce l’effet du temps gris et pluvieux ? Du souffle frigorifiant du mistral ? Tant pis, c’est le début du festival de jazz du Méjan, le lancement de la belle saison.

Après un premier set organisé dans la médiathèque de la ville, avec le duo Le bénéfice du doute associant harpe celtique et accordéon, un apéro-concert est donné dans la magnifique chapelle du Méjan qui accueille une rétrospective du travail d’Ernest Pignon-Ernest. Bien à l’abri du vent, un verre à la main et, dans les oreilles, le jazz New-Orleans remanié par le quartet Post K − un des lauréats du dispositif Jazz Migration qui accompagne les jeunes formations − le public ne pouvait qu’apprécier sa chance de goûter tant de plaisirs en même temps réunis.

Puis, passé le weekend, la pleine semaine commence avec une projection du film de Robert Budreau sur Chet Baker, Born To Be Blue, présenté par Jean-Paul Ricard, grand artisan de la programmation, ainsi que la trompettiste Airelle Besson, habituée du festival maintenant. Elle reviendra le lendemain, d’ailleurs, avec son nouveau quartet, présenter son nouvel et très bel album Radio One, avec Lynn Cassiers prenant la suite d’Isabel Sörling au chant.

Le jour suivant, nous nous réjouissions de pouvoir écouter « live » le trio de Sylvie Courvoisier avec Drew Gress (b) et Kenny Wollensen (dm) dont nous avions beaucoup aimé le disque Double Windsor. Las ! A peine avions-nous rejoint l’église du Méjan qu’il nous fut confirmé que les trois musiciens avaient déjà raté deux correspondances en avion (en provenance de New-York), que Jean-Paul Ricard avait dû faire trois fois le trajet Arles – Marignane pour les récupérer, et qu’il avait fallu remplacer Kenny Wollensen au dernier moment pour d’impérieuses raisons familiales. Du coup, c’est Tomas Fujiwara (Taylor Ho Bynum, « Ideal Bread », « The Hook Up ») qui avait accepté d’assurer la tournée, Sylvie ayant passé la semaine à tout remettre en place, et à donner des partitions à Tomas pour qu’il puisse s’intégrer au trio.

Après une balance « express » et quelques minutes de retard, le concert s’est déroulé devant une assistance modeste en nombre mais altière en désir de musique, et celle-çi est advenue dans un climat d’abord un peu tendu, puis plus paisible au fil des morceaux. Unique concert en France, avant une tournée qui devait les conduire en Autriche (Dornbirn, Graz), Pologne (Wroclaw), Suisse (Bern), Allemagne (Hanovre), Belgique (Gand) et Lausanne, la ville natale de Sylvie Courvoisier, où son père (à qui elle a dédié un morceau) continue d’animer deux formations de style « New-Orleans ».


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Le lendemain soir, le trio Oliva/Abbuehl/Hegg-Lunde a totalement séduit un public plus dense, et toujours aussi épris de musique. Que dire de ce trio qui se sera produit deux fois en France et aura mobilisé pas moins de trois de nos « jazz critics » les plus affûtés (Carles, Bergerot, Prévost) ? Imbattable rapport quantité/qualité ! Et justifié, bien sûr, d’abord par la subtile beauté sonore et gestuelle du batteur norvégien, capable de distiller des sons qu’on croirait à peine audibles quand on les voit naître, mais qui se font entendre comme si vous y étiez (grâce à Gérard de Haro, bien sûr). Ensuite par la présence précise et tendue de Stéphan Oliva, dialoguiste de première, sachant solliciter quand il faut y aller ou juste souligner quand il faut suspendre. Enfin Susanne. Nous ne dirons rien (lisez par ailleurs) de son répertoire unifié, traversant les années mais centré quand même sur des pièces qui touchent, à nos âges (Don Cherry, Jimmy Giuffre, Ornette Coleman), la fibre qui se manifesta dans les années 70. Mais nous tenterons autre chose, dans le fil de ce que nous avons déjà souligné à propos de sa robe de scène (noire et blanche, ou grise et claire) à la fois occidentale de coupe et africaine de motif. Voilà, déjà c’est elle. Et c’était déjà Don Cherry avec ses mélodies envoûtantes (« All India Radio »), Ornette et son insondable gaieté, même dans « Lonely Woman » qui ne parvient pas à nous rendre tristes, Giuffre et son sens du rebond. Pas de hasard donc si elle reprend régulièrement « What A Wonderful World », cette chanson qui nous aura toujours semblé étrange et paradoxale, même dans la voix d’Armstrong, et qui ne peut se « comprendre » que sur le fond de ce que Freud appelait la « Bejahung », soit l’affirmation décisive de la vie et de l’Eros contre toute affirmation contraire, même à l’époque de la pulsion de mort. Écouter Susanne Abbuehl c’est être confronté en permanence à cette adhésion au monde, à l’amour des êtres et des choses, et au sourire que finalement cela peut et doit engendrer. Et dans le fond de son bleu regard, on lit cet amour de ce qui l’entoure, contre toute évidence du sensible et du mal qu’il présente aussi.

Avec des moyens très différents, c’est un peu la même affirmation qui fonde La Scala, ce quartet issu du Tricollectif, avec les frères Ceccaldi, Roberto Negro et Adrien Chennebault. Nouveau programme, joué pour la toute première fois : une suite en quatre mouvements (un pour chacun) nommé Z.O.O.O., avec pour titres, et dans un désordre qui n’est que le nôtre : « Diplodocus », « Pélican », « Panda » et « Hippocampe ». Une assez grande unité stylistique dans cette heure de musique un peu folle, avec des aveux, des emballements, des suspens, des courses à l’abîme, des rebonds, des insistances, des légèretés, une immense tendresse aussi. Des mots qui désignent des états et/ou des émois dont les quatre musiciens nous abreuvent avec constance et générosité depuis qu’ils sont apparus sur nos scènes. Mention spéciale cette fois à Adrien Chennebault qui a traversé l’espace avec colonnades de la chapelle du Méjean pendant toute la durée du concert.

L’autre partie de la soirée, plus méditative, sera consacrée à l’écoute du duo piano- accordéon de Jean-Marie Machado et Didier Ithursarry venus présenter Lua, leur nouvel album. La tranquille intimité que le public et les musiciens avaient connue lors de l’enregistrement du disque à la Buissonne s’est quelque peu perdue dans cette salle encore toute ébouriffée par le passage de la tornade Scala. Et pourtant, la poésie parvient à se glisser, dès les premiers mots de Machado, quand il nous invite à suivre de mystérieux chemins en leur compagnie, comme « Sentier évanoui », le premier de nombreux autres extraits du même disque : il y aura « Aspirer la lumière », « JSB » et l’énigme laissée en suspens cette fois de ces initiales, « Lézanafar » aussi, le petit coin de Bretagne bien connu du pianiste. Décidément, ce soir, quelque chose de très marin se dégage de leur association. Le timbre de Machado évoque facilement la pluie, une pluie scintillante, argentée, et les passes d’Ithursarry sur ses claviers, les embruns clairs et rafraîchissants de la mer. Une musique océane se construit au fil des morceaux. Avec en prime un très doux fado. Le set se termine par un rappel et une devinette : une pièce de Chopin. Laquelle ? Le « nocturne n°1 » qui orne également l’album.

Le samedi qui suit, le programme est aussi chargé que la veille. Seule, vêtue de noir, Élodie Pasquier entre, entourée de ses instruments. Elle commence, un peu grave, par un hommage rendu à sa mère, à la clarinette basse bien sûr. Puis, ce sera au tour d’une effervescente basse-cour, et même d’un poisson rouge rencontré un soir dans des loges. Élodie qui ne cesse de changer d’instrument, jouant de toutes les parties (même du bec) et de toute la famille des clarinettes, nous dit aimer ces manipulations entre les morceaux : elle aime surtout jouer avec le public qu’elle régale d’une musique tantôt facétieuse, tantôt émouvante. Art des silences, art des respirations, sa performance en solo nous fait sentir toute l’étrangeté, et toute la beauté, qu’il y a ainsi à trouver son souffle au sein de pièces de nickel et de bois.


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Entracte (fébrile) puis entre en scène le très attendu quartet d’Avishaï Cohen, trompettiste de son état. A « fantastic band », comme il le dit lui-même, et qui a convaincu la salle comble dès les premières notes avec son professionnalisme efficace et décontracté. Le programme de Jazz In Arles, cette année comme les précédentes, joue volontiers aux frontières du jazz : nous voici d’un coup ramenés en son cœur. Bousculés par des coups de caisse claire, entraînés par la pulsation d’une ride. La raison en est, bien sûr, le jeu ferme et libéré de Nasheet Watts, plus batteur que percussionniste, mais il y a aussi le toucher à la fois délicat et affirmé de Yonathan Avishaï, le pianiste, le son plein et engagé de Yoni Zelnik, à la contrebasse, et surtout la justesse et la puissance des interventions d’Avishaï lui-même. La formation, d’ailleurs, saura faire entendre toutes les qualités de chacun en passant souplement du quartet au trio, puis au duo, avant de retrouver sa configuration initiale.

Le set composé de titres d’une immédiate musicalité a puisé non seulement dans l’album sorti cette année chez ECM, Cross My Palm With Silver mais aussi dans le précédent Into The Silence. Quelques standards d’une beauté méconnaissable y ont été ajoutés mais ce sera bien trop court pour le public présent. Celui-ci, enflammé, fera revenir le quartet d’abord, puis le trompettiste, seul, avant de faire entendre toute l’étendue de son admiration. Fièvre d’applaudissements. Enfin il fait chaud à Arles, le festival se clôt mais l’été a bien commencé.