
Toc toc, qui frappe à la porte ? Quelle heureuse surprise, voilà la visite inespérée d’un saltimbanque qui se contrefiche des conventions idéologiques et se rappelle à notre bon souvenir par son esprit caustique. Un être exquis que l’on voudrait toujours garder à nos côtés tant il nous rassure sur notre condition d’humains vulnérables. Comment fait-il pour conserver cette fraîcheur en survolant judicieusement tous ces bouleversements sociétaux qui nous empoisonnent au quotidien ? Albert Marcœur, artiste angélique, pourrait fort bien nous avouer qu’à notre époque il en a plus que marre. Mais ce serait compter sans la deuxième syllabe de son nom, cœur. Tout cela est cristallisé dans son ultime joyau, V’là autre chose, disque précieux où resplendissent des textes qui prêtent à réflexion, enrichis par une cohorte de musicien·nes pleinement engagé·es à ses côtés.
Tout commence par « La Flemme » où se pose la voix délicate d’Albert Marcœur. L’orchestration y est sublimée par les clarinettes, celle du chanteur bien sûr mais aussi celles de Xavière Fertin, Catherine Delaunay, Louis Sclavis, Julien Stella. La mélodie ne nous abandonne plus. L’imposant quatuor vocal féminin composé de Laurène Pierre-Magnani, Elora Antolin, Nadia et Yamina Nid El Mourid fait rayonner le texte délicieux qui imprègne « Tatouages », amplifié par les saxophones de Guillaume Perret et Serge Rozumek et par l’intensité du chorus de David Chevallier. La guitare acoustique joue un rôle important dans les compositions, à la fois annonciatrice des montées en puissance orchestrales et empreinte d’une délicatesse qui sublime le chant.
Avec « Points noirs » une ambiance champêtre s’installe, le mariage improbable mais réussi du doudouk de François Robin, de la flûte traversière en bois d’Erwan Hamon, de l’accordéon diatonique de Janick Martin et des violoncelles de Bruno Ducret et Noémi Boutin accentuent l’onctuosité des coloris. Fidèle parmi les fidèles, Gérard Marcœur assure une énième fois ses parties de xylophone et de percussions sans oublier de se joindre aux chœurs. Une quantité de détails anodins nous donnent à voir d’autres mondes, la puissance des mots en devient envoûtante.
Cinquante ans de carrière au compteur et une sensibilité à fleur de peau. « Coccinelle, ma belle » illustre parfaitement le tour de force de cet artiste qui abolit les préjugés. Le bugle de Timothée Quost, les trombones de Jean-Louis Pommier et Morgane Pommier se chargent de ponctuer la chanson. Dans un esprit proche des premiers albums, « Management scolaire » laisse chanter les guitares de Rémy Hervo, Marc Ducret et David Chevallier. Des parcelles d’accords savoureux qui hantaient « La Cueillette des noix » dans Album À Colorier il y a tout juste cinquante ans ressurgissent. Virevoltant et d’une extrême limpidité, « Espèces plurielles d’oiseaux, espèce singulière d’homme » offre à lui seul une nouvelle porte d’accès vers le rêve.
Albert Marcœur, depuis toujours, signe des textes universels et réinvente des musiques qui mêlent bon nombre d’influences. Tout cet ensemble hétéroclite aurait très bien pu ne jamais s’amalgamer, et pourtant l’imbrication s’est merveilleusement accomplie. Il serait grand temps que cet homme éclairé soit considéré comme un grand poète. V’là autre chose est une source de plaisirs renouvelés, dites Monsieur Marcœur, revenez vite nous enchanter !

