Portrait

Cécile Savage, une révolutionnaire assagie

La contrebassiste établie au États-Unis se penche sur un long parcours mouvementé.


Dennis Luxion et Cécile Savage @ Avec l’aimable autorisation de Cécile Savage

La musique classique, le blues, le jazz, les musiques improvisées et la chanson ont jalonné l’évolution musicale de Cécile Savage. Suite à son installation aux États-Unis, elle décide de changer de nom car elle pense que les Américains ne pourront jamais prononcer son patronyme correctement. Avec un deuxième album en tant que leader sorti en 2024, cette artiste trop méconnue revient sur son passé avec son franc-parler.

Née en Martinique en 1949, Cécile Savage est encore en langes lorsque ses parents repartent en France. Elle évolue dans un environnement propice à un épanouissement artistique. Son père, Noël Ballif, est réalisateur de documentaires et africanologue tandis que sa mère, Yannick, est artiste et se passionne pour la gravure. D’autre part, son oncle, Claude Ballif, est un compositeur reconnu qui fréquente Pierre Boulez ou Iannis Xenakis et qui enseigne l’analyse musicale au Conservatoire de Paris. Pour sa part, elle étudie le piano dès l’âge de 7 ans. Elle se met ensuite à la guitare en autodidacte après s’être aperçue que celle que son oncle avait offerte à sa sœur prenait la poussière.

Outre ses aspirations artistiques, Savage a des convictions politiques. Le contexte est important car elle obtient son baccalauréat en 1968. Elle réside alors dans le 6e arrondissement de Paris et se trouve en plein milieu de l’action. Elle tire d’ailleurs des affiches de sérigraphie militantes. Elle rejoint ensuite divers groupes d’extrême gauche et lève des fonds pour les Panthères Noires dont une partie des dirigeants sont en exil en Algérie. « J’avais participé à l’organisation d’un concert de soutien dont j’avais dessiné l’affiche, déclare-t-elle. Quelle ne fut d’ailleurs pas ma surprise lorsque, des décennies plus tard, j’ai vu mon affiche orner un mur dans l’appartement d’un ami fan de jazz à Chicago. »

@ Avec l’aimable autorisation de Cécile Savage

En 1972, elle débarque à New York avec sa guitare et un sac à dos. Au bout d’un an, se présente une merveilleuse occasion de travailler avec le Living Theatre, la célèbre troupe de théâtre expérimental qu’elle avait vue à Avignon en 1968. « Ils habitaient près de chez moi à Brooklyn – en outre, Betty Carter vivait au bout de la rue et je la voyais souvent balayer devant chez elle », dit-elle. Le Living Theatre représente une ouverture sur l’Amérique. Cette expérience lui permet notamment de voyager à travers le pays dans un bus Volkswagen et de rencontrer des sommités telles que le poète Allen Ginsberg. « Tout était nouveau, tout était permis, dit-elle. À l’époque, le pays était plus ouvert que l’Europe. Petit à petit, je me suis rendu compte que je voulais faire de la musique. »

Cécile Savage étudie la guitare avec le formidable Ted Dunbar dans le cadre du programme Jazzmobile sur la 127e rue à Harlem. Elle rencontre ensuite Sugar Blue, un artiste alors inconnu qui, après avoir engagé un guitariste qu’il juge plus compétent, lui demande de passer à la basse électrique – au départ, cet instrument ne l’intéresse pas du tout. Elle contribue à l’enregistrement de son album Crossroads pour lequel elle co-écrit trois morceaux. Elle connaît la période des lofts, mais le racisme ambiant la déçoit et l’incite à retourner en France en 1977. La désillusion l’attend et elle pense rapidement faire demi-tour. Mais l’harmoniciste finit par la rejoindre. « Au début, nous avons joué dans le métro et nous étions en mesure à l’époque de gagner suffisamment d’argent pour en vivre », dit-elle.

Peu à peu, Sugar Blue acquiert une belle stature. Savage se trouve dans le studio lorsqu’il participe aux séances d’enregistrement de l’album Some Girls même si elle ne trouve que peu d’intérêt à la musique des Rolling Stones – le rock ne l’a en fait jamais attirée. À ce titre, elle se rappelle s’être retrouvée par le plus grand hasard sur l’Ile de Wight au moment du célèbre festival. « J’ai pu entendre Pink Floyd ou Ten Years After, mais je trouvais que tous ces grands groupes de rock de l’époque étaient nuls, déclare-t-elle. Par contre, Jimi Hendrix m’a vraiment impressionnée. »

Cécile Savage en 1982 @ Ted Gray

Le succès de l’harmoniciste se traduit par des tournées qui permettent à la bassiste de sillonner la France, l’Allemagne ou les Pays-Bas. Au sein du groupe, elle côtoie notamment Steve McCraven, actuel batteur d’Archie Shepp et père de Makaya. En 1981, elle repart cependant aux États-Unis. « Je faisais tout le boulot, je conduisais, m’occupais des contrats ou des balances, explique-t-elle. J’en ai eu marre notamment d’un point de vue affectif. » En outre, le machisme ambiant et affiché n’est pas pour lui plaire. Elle jette son dévolu sur Chicago, la ville du blues – elle pense notamment pouvoir vivre de cette musique. Cette fois-ci, au lieu d’une guitare, elle débarque avec une contrebasse. « Avant de partir, j’avais échangé un ampli contre cet instrument et sans le savoir, j’avais gagné au change, dit-elle. C’était une Pöllmann que j’ai toujours, une excellente contrebasse. » Elle emménage dans le quartier noir au sud de la ville dans le « bâtiment des musiciens » où résident des pointures de l’Association for the Advancement of Creative Musicians : Roscoe Mitchell, Ernest Dawkins ou Malachi Favors.

Toutefois, elle a du mal à trouver un musicien prêt à lui apprendre à en jouer. Finalement, grâce au batteur Charles Walton, elle obtient une bourse pour étudier au Malcolm X College [1]. « Ce que je ne savais pas c’est qu’il fallait que je prenne des cours d’anglais ou de maths, se souvient-elle. En plus, aux USA, ils apprennent en fac ce que nous apprenons au lycée en France. » Elle obtient ensuite une autre bourse pour étudier à la Roosevelt University avec Stephen Lester, membre de l’Orchestre symphonique de Chicago. Ce faisant, elle joue en club, des concerts qui ne rapportent pas grand-chose. En outre, en 1987, les choses se compliquent avec la naissance de sa fille, Mahalia Abéo Tibbs, car trouver une baby-sitter est souvent une gageure. Au début des années 90, elle parvient toutefois à jouer tous les dimanches au Velvet Lounge avec le saxophoniste Fred Anderson, le batteur Ajaramu et le trompettiste Billy Brimfield, un musicien qu’elle apprécie tout particulièrement.

La situation n’allant pas en s’améliorant au tournant du siècle, elle décide d’enseigner la musique dans les écoles publiques. Elle travaille également avec Famoudou Don Moye, le batteur de l’Art Ensemble of Chicago. « Je ne savais pas vraiment ce qu’il voulait accomplir, dit-elle. À un moment donné, je jouais entre autres un rôle d’archiviste-bibliothécaire en cataloguant les partitions. » Elle le fait jusqu’au départ du batteur qui quitte définitivement les États-Unis. En 2013, elle est en mesure de cesser son activité d’enseignante et de toucher un petit pécule à titre de retraite. Elle part alors pour La Nouvelle-Orléans. Elle aime le rythme de vie et s’occupe de son jardin. La scène locale se caractérise par la pollinisation croisée entre musiciens, ce qui n’est pas pour lui déplaire. Mais encore une fois, les concerts ne sont pas pléthoriques.

Cécile Savage @ Charles N. Anderson

En décembre 2019, elle revient à Chicago. La pandémie ne facilite pas sa réintégration dans la scène locale. Aujourd’hui, elle se consacre au chant, n’ayant plus la force de trimbaler sa contrebasse. « J’ai toujours chanté. Dans mon enfance, je chantais dans des chorales. Nous avons même donné un concert à la Sorbonne », se remémore-t-elle.

Son dernier album, Night Solitude, propose des chansons originales très autobiographiques qui ont été écrites tout au long de sa carrière. Elle estime que chanter est très personnel. « J’écris les paroles et la musique en même temps, explique-t-elle. Les morceaux ne sont pas drôles, car les gens créatifs ont souvent un passif émotionnel. » « Come Back » est le premier morceau qu’elle ait écrit, en l’honneur d’une amie française connue à New York. Le morceau qui donne au disque son titre a lui été écrit lorsqu’elle vivait dans le bâtiment des musiciens à Chicago. « The Journey » fait référence à une remarque du légendaire saxophoniste Von Freeman au sujet de Ray Brown qui venait de jouer au Jazz Showcase : « Sa lumière était atteinte. Il est arrivé au bout du voyage. » Si les thèmes abordés sont plutôt sombres, l’album se conclut néanmoins sur une note d’optimisme avec « Quiet Joy ».

Lorsque Cécile Savage se penche sur son parcours, elle aime faire référence à La Solitude du coureur de fond, le roman de l’écrivain britannique Alan Sillitoe. Elle n’est pourtant pas rongée par les remords, même si elle nourrit un grand regret. « J’aurais aimé apprendre la musique aux États-Unis, au lieu d’apprendre la musique classique comme on le faisait en France, et avoir la chance de grandir dans ce milieu », avoue-t-elle.

par Alain Drouot // Publié le 28 septembre 2025

[1NdlR : un « college » est l’équivalent d’une université.