Chronique

Christine Baudillon

Joëlle Léandre, BasseContinue

Label / Distribution : Hors Oeil Editions

Le Studio Galande accueillait le jeudi 18 juin 2009 le film de Christine Baudillon, BasseContinue [1], documentaire sorti en 2008 aux éditions Hors Oeil qui, consacré à Joëlle Léandre, ne s’en inscrit pas moins dans un plus large projet sur la musique improvisée.
En effet, Christine Baudillon a découvert cette dernière avec Siegfried Kessler et en est tombée aussitôt amoureuse ; depuis, elle suit les musiciens avec sa caméra et filme leur quotidien. C’est un travail de deux ans que la réalisatrice présente ici avec enthousiasme et émotion, devant une salle pleine, en précisant qu’il est exceptionnel de recevoir « un coup de fil, un matin », d’un programmateur qui veut projeter son film dans son cinéma (qui plus est parisien) : Rodolphe Cobetto-Caravanes a découvert Joëlle Léandre alors qu’il était à la recherche d’une bande-son pour un court-métrage paru en 2005, Le bord intime des foules. Quelques minutes de poésie introduisent donc la séance : images floutées, hachurées, apparition et disparition d’une mystérieuse femme (Nina Kay), qui regarde par une fenêtre… Et la contrebasse.
Elle est le cœur, l’épicentre, la moelle épinière de ces deux heures et demie d’images. De la balade dans les champs au taxi à l’aéroport, Christine Baudillon filme tout, tout, tout. Concerts, voyages (Joëlle Léandre joue peu en France), master-classes, rencontres avec Anthony Braxton (qui lui avoue en loge qu’il n’aurait pas fait carrière sans l’Europe…), Daunik Lazro, Akosh S., Barre Phillips, Georges Lewis… Ces moments volés par un œil extérieur alternent avec des entretiens où Léandre raconte la musique, sa musique, et surtout son « instrument », cet espèce d’objet difforme au cou effilé, à la tête ratatinée et aux fesses disproportionnées, ce « bout de bois creux » qui la fascine tant.

Pourquoi la contrebasse ? Pourquoi les graves ? Pourquoi cet élan vers le bas ? Si les questions sont formulées, les réponses ne sont données que dans et par la musique. Pas de mots ici, mais des sons. La première image du film est un gros plan sur une main empoignant l’étrange compagne, cette main qui triture les cordes et le bois pour les faire hurler, presque à la mort. La deuxième montre Joëlle Léandre dans un champ. Tout est là : la terre, le corps, le travail, pour cette musicienne qui aime se définir comme une « paysanne du son », une femme qui laboure sans cesse, qui a mis vingt-cinq ans à désapprendre ce qu’elle savait, comme Picasso, à se débarrasser du poids de son premier prix au CNSM de Paris et de dix ans de remplacements dans les grands orchestres classiques pour enfin appliquer cette phrase de John Cage qui l’accompagnera pour la vie (nous apprend la jaquette du DVD) : "Laissons les sons ce qu’ils sont”. « Debout, verticale comme ma contrebasse, je travaille comme une paysanne, je sors mon tracteur sonore tous les jours, c’est mon chant dans les champs. Parfois, j’invente, j’écris, je crie. » [2] Et son cri, c’est l’improvisation, le vide, l’urgence, la vie.


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Photo X/DR

Christine Baudillon capte avec fidélité la transe du jeu, la concentration de l’écoute, mais aussi les tracas, les anecdotes, les drôleries… Friande de plans-séquences, elle dresse un portrait complet de l’artiste. De nombreux extraits de concert nous font voyager de Strasbourg en Israël, de solos en duos et trios (fabuleuses Diaboliques ! [3]), d’hôtels miteux en paysages natals vers lesquels Joëlle revient toujours ; mais ils nous révèlent par-dessus tout l’investissement sans limite dans la musique, le work in progress jusque dans la danse du corps avec l’instrument. Les mains, les mouvements sont saisis avec finesse et précision par un objectif qui accompagne sans troubler. Le portrait de la musicienne se double du portrait de la personne. Engagements politiques, philosophiques et humains, désillusions, combats… Joëlle Léandre incarne la « rage de l’expression » (Francis Ponge), et c’est aussi cela que montre Christine Baudillon.

« Ce film, c’est moi, on peut dire que c’est ma vie. Oui, oui c’est ça, c’est toute ma vie », lance-t-elle à la fin de la séance. Il a donc atteint son but - d’autant qu’il a été réalisé par une femme qui aime sincèrement la musique qu’elle évoque en images ; et même s’il est un peu long (les extraits de concerts, notamment, pourraient être raccourcis sans nuire à l’ensemble), il reste instructif, enrichissant, passionnant… et surtout passionné.

Ce seront bientôt Daunik Lazro, puis Raymond Boni, que passera au crible la caméra de Christine Baudillon. Citizen Jazz sera dans la salle.

par Raphaëlle Tchamitchian // Publié le 16 novembre 2009

[1En musique baroque, la basse continue (on dit aussi « continuo ») désigne une pratique d’improvisation à partir d’une basse écrite — chiffrée ou non (Wikipédia).

[2Entretiens avec Franck Médioni, Editions MF, 2008.

[3Joëlle Léandre (b), Irène Schweitzer (p), Maggie Nicols (voix).