Portrait

Enzo Rocco, les folklores imaginaires

Portrait d’Enzo Rocco, guitariste d’improvisation à tout crin et en création de folklore


Enzo Rocco en 2004 (c) Michel Laborde

S’il se défend d’être le seul musicien à incarner ce qu’on appelle le folklore imaginaire, ni même d’avoir initié ce mouvement musical, - d’ailleurs jamais au cours de l’entretien il n’a utilisé le mot « mouvement » - Enzo Rocco n’en défriche pas moins la musique, depuis ses débuts ou presque, en s’inspirant des folklores qui lui tombent sous la main et en maniant l’improvisation à tout crin.

Enzo Rocco à la Maison des associations à Tarbes en 2004 (c) Michel Laborde

« Je ne sais pas pourquoi tu m’interroges. Il y a d’autres musiciens bien plus importants ». C’est peut-être vrai. Encore faudrait-il questionner la notion même d’importance de tel plutôt que de tel autre. Reste que, dans le registre du folklore imaginaire, Enzo Rocco est un musicien qu’il vaudrait mieux ne pas passer sous silence. En tout cas, autant sa discrétion que son humilité ne facilitent pas la tâche.

Il est arrivé à la musique adolescent via la guitare après avoir tâté, sans succès ni envie, le piano. On pourrait imaginer que dans les années 1970, pratiquant la guitare de manière autodidacte ou presque - si ce n’est un livre d’accords et un autre pour « apprendre la guitare en 24 heures », dit-il en rigolant – il en aurait pincé pour les guitar heroes qui commençaient à peupler les imaginaires guitaristiques. Que nenni. Chez Enzo Rocco, tout part des musiques traditionnelles du sud de l’Italie. Les chansons napolitaines bien sûr – celles qui étaient composées par des musiciens professionnels – mais surtout celles entendues lors des processions religieuses, celles que chantaient et jouaient les ouvriers, avec un contenu politique et social certain, celles encore qui s’installaient sur les marchés, sur les places et partout dans les espaces publics et privés. Ce qui marque Enzo Rocco, c’est tout un monde musical baigné de christianisme et de paganisme. « Je me souviens d’un curé qui sortait de l’église pendant des chants païens avant d’y revenir pour la liturgie chrétienne ». A la même époque, il croise également le « Naples Power », mouvement jazz-rock napolitain qui dans les années 1970 intègre des éléments de musiques traditionnelles. De quoi façonner une carrière musicale. Car s’il est né dans le nord de l’Italie, Rocco a passé la plus grande partie de son enfance à Naples.

Il filera toutefois pour Bologne et l’Université de musicologie où il découvre alors mille et une autres choses dont la musique contemporaine, et y développe une affinité pour celle d’Arnold Schönberg. Il y apprend l’harmonie avec notamment Franco Donatoni – même s’il s’astreint à ces cours surtout pour réussir l’examen. Il s’intéresse à Glenn Gould et son sens du contrepoint. Parallèlement ou quasiment, il commence une carrière de guitariste. « A cette époque, c’était plus facile. Il y avait plusieurs clubs à Milan où tu pouvais jouer assez facilement ». Et de citer le Capolinea où les musiciens qui venaient avec leur instrument arrivaient à se retrouver sur scène, pour un morceau ou plus. Parmi ses compagnons de musique, souvent une voire deux générations avant la sienne, des noms émergent : le saxophoniste baryton Carlo Bagnoli ou encore le tromboniste Rudy Migliardi qui jouaient par ailleurs dans l’Orchestre Rythmique de la RAI.

Enzo Rocco à la Maison des associations à Tarbes en 2004 (c) Michel Laborde

À l’époque, Enzo Rocco joue du bop. Mais il cherche à ouvrir son jeu, à sortir des gammes « ordinaires » et se sent attiré par l’improvisation. À l’Université, les cours d’ethnomusicologie lui ont appris l’importance de l’improvisation dans bon nombre de musiques en Afrique, en Asie et en Europe. C’est par ces différents chemins qu’il est arrivé à ce style si caractéristique entre improvisation et folklore inventé. Bien entendu, vivant dans le nord de l’Italie il s’est intéressé à ses traditions musicales, notamment les cantastorie. Mais les traditions nord-italiennes sont comme une langue morte et ne rivalisent pas avec celles du sud, même si les mouvements migratoires depuis le Sud vers le Nord du pays ont engendré des mélanges de traditions.

si on n’improvise pas sur les musiques traditionnelles, n’est-il pas mieux d’imaginer de nouveaux folklores ?

Rocco n’improvise pas sur des airs populaires. Il aurait l’impression de leur manquer de respect. « Ce n’est pas comme les grands thèmes de Broadway : des chansons que la tradition du jazz a adoptées parce que leurs grilles d’accords se prêtaient bien à l’improvisation ». Aussi, si on n’improvise pas sur les musiques traditionnelles, n’est-il pas mieux d’imaginer de nouveaux folklores ? « Keffah ? » est à cet égard fort explicite. Le morceau publié sur Paella & Norimaki, le deuxième album que Rocco a enregistré avec Carlo Actis Dato, est une composition bourrée d’humour qui imagine librement un traditionnel juif. Il s’agit en fait de capter l’esprit d’un folklore.

Quant à l’improvisation, c’est une solide fondation de sa démarche et, s’il n’est pas un militant du free, les différents enregistrements qu’il a réalisés avec Lol Coxhill ne présentent pas une seule partie écrite, même infime. Mais « avec Lol, c’était différent. Lui refusait toute structure, toute idée de structure. Il n’y avait donc que l’improvisation. Mais comme on se connaissait très bien, on se fréquentait, nos familles également, je savais dans quelle direction il voulait aller ». Il n’y a qu’à écouter Fine Tuning, album d’une seule piste de 35 minutes, ou les London Gigs pour se rendre compte qu’Enzo Rocco est à l’aise dans l’exercice de l’improvisation libre. Finalement, dans ce registre de niche – n’attendez pas à le voir se produire dans un Zénith – Enzo Rocco a su, peut-être pas réinventer, mais contribuer à ces créations de folklores imaginaires. On retrouve toutes les idées qu’il défend dans son trio habituel, qu’il compose avec Simone Mauri et Davide Bussoleni, continuité du Tubatrio qu’il avait créé dans les années 1990 ou le Spaghetti Jazz qu’il avait constitué quand il vivait à Buenos Aires. Et c’est loin d’être rien.