Portrait

François Raulin

Un pianiste, une Forge et quelques comètes…


Sept notes, douze demi-tons, deux clés, quatre-vingt huit touches, six-huit, douze mesures et l’infini… La musique c’est des maths et réciproquement, mais pas tout à fait ! Demandez-le à François Raulin, qui a troqué une carrière d‘ingénieur pour celle de musicien.

La sirène jazz a irrésistiblement attiré ce musicien grenoblois qui, dans les années soixante-dix, a décidé de foncer vers les côtes escarpées de la musique improvisée. Sur sa route, il découvre la musique africaine et part en étudier les rythmes sur place. André Schaefner aurait d’autant plus apprécié sa démarche qu’il se prend de passion pour le balafon, instrument fondamental selon cet ethnologue [1].

Après quelques années de navigation à vue, Raulin rejoint l’ARFI à Lyon puis, dans les années quatre-vingts, entame un nouveau périple aux côtés de Louis Sclavis. Pendant plus de quinze ans, les voyages se succèdent sur scène comme sur disque. Ce qui n’empêche pas le pianiste de s’embarquer dans d’autres aventures en compagnie de coéquipiers aussi divers que Jean-Jacques Avenel, Claude Barthélémy, Martial Solal, Marc Ducret, Laurent Dehors, Adama Dramé et bien d’autres !

Voilà donc plus de vingt-cinq ans que Raulin navigue sans relâche sur tous les océans du jazz, une bonne occasion de faire le point sur ses projets.


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Micromégas © François Raulin

« La colonne vertébrale de nos projets en région Rhône-Alpes c’est le collectif La Forge. Nous avons créé cette association en 2001 avec le clarinettiste Michel Mandel et le contrebassiste Pascal Berne. Son but essentiel est de fédérer des musiciens de cette région autour de projets musicaux très variés ». La Forge, c’est une dizaine de musiciens qui, outre leurs activités habituelles, travaillent ensemble sur des thèmes allant du Brass Band - Micromégas - à la rencontre de tradition ouest-africaine (projet Africa-Défi avec le Burkina Faso en 2000), en passant par le double sextet - Chine « Sous le ciel » - en passant par des spectacles mariant poésie, théâtre, danse, cinéma et arts visuels… telle la création en juin des Jardins extraordinaires.


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Les deux disques de Micromégas

L’un des projets fondateurs de La Forge est le groupe Micromégas : « L’idée de base est de constituer un orchestre de jazz actuel ouvert aux amateurs de tous niveaux capables de dialoguer avec des solistes de renommée internationale. » Depuis 1997, ce concept a permis au pianiste de réunir régulièrement un brass band de vingt-cinq musiciens qui ont pu jouer avec notamment Sclavis, Bruno Chevillon, David Murray, Christophe Monniot, Dramé, Gian Luigi Trovesi, François Corneloup, Paul Rogers, L. Dehors… Micromégas compte également deux disques à son actif. En mars 2007, pendant le festival de Grenoble, le brass band fêtera ses dix ans avec Michel Portal en invité.

Par ailleurs, Raulin et le collectif ont donc pu monter le projet franco-chinois « Sous le ciel ». (Dès 1987, Raulin enregistrait déjà avec Sclavis un CD nommé « Chine »…) S’appuyant sur des échanges avec des musiciens chinois à Shangaï en 2003, les musiciens de la Forge ont monté un double sextet de musique improvisée. Ce combo met en scène six artistes chinois qui jouent des instruments traditionnels - le zheng [2], le cheng [3], la pipa [4], le liu qin [5], le dize [6] et l’ehru [7] - et six musiciens français : Marc Ducret (g), Michel Mandel (cl), Dominique Pifarély (v), Pascal Berne (b), François Raulin (p) et Emmanuel Scarpa (dm). « Sous le ciel nous donne l’occasion de construire un spectacle pour deux univers musicaux, entre l’écriture et l’improvisation, le jazz contemporain et la musique traditionnelle chinoise ».


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Autour de Tristano…

En parallèle, le pianiste a travaillé sur la musique de Lennie Tristano. Le Duo Tristano, en 1997 sur le label Emouvance, et les Sept variations sur Lennie Tristano (Sketch), sorti en 2002, ont marqué le début d’une fructueuse collaboration avec Stéphan Oliva. Après avoir visité en sextet et en duo les terres du père d’« Intuition », les deux pianistes ont décidé de remonter le temps et de se consacrer au répertoire stride de Fats Waller et Willie Smith « The Lion ». Accompagnés de Laurent Dehors (cl), Christophe Monniot (sax) et Sébastien Boisseau (b), Oliva et Raulin cherchent « en premier lieu à faire partager le plaisir de retrouver un peu de cette verve incandescente que nous ressentons quand nous écoutons la musique des pianistes des années 30, dont Fats Waller et Willie Smith sont de brillants représentants ». Loin de s’appesantir sur le passé, le quintet enjambe les mélodies, les rythmes et l’atmosphère de cette musique pour créer un « néo-stride » bien personnel.

Faire un tour d’horizon des projets de Raulin sans parler de son solo et de son trio avec Corneloup et Chevillon serait passer à côté de planètes importantes de sa galaxie ! On sait le pianiste passionné par l’univers, il n’est donc pas étonnant que le premier opus du trio s’intitule Trois Plans sur la Comète. Ces trois musiciens, qui tournent ensemble depuis une dizaine d’années, proposent une formule plutôt rare (piano, baryton ou soprano et contrebasse) pour une musique à cheval entre la musique contemporaine et le jazz…

Cette « hyper-activité » de François Raulin montre une fois encore que les artistes curieux et ouverts sur le monde peuvent nourrir leur musique d’influences multiples et lui permettre de rester plus vivace que jamais : un salut pour le jazz !


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François Raulin © Sylvie Brignone

par Bob Hatteau // Publié le 31 juillet 2006
P.-S. :

Pour aller plus loin :

[1Le Jazz - 1926

[2Instrument à treize ou seize cordes pincées de la famille des cithares.

[3Instrument à vent à anche libre de la famille des orgues à bouche.

[4Instrument à quatre cordes pincées de la famille des luth.

[5Petite pipa.

[6Flûte traversière à six trous, en bambou.

[7Instrument à deux cordes frottées par un archet.