Scènes

Out to lunch, jazz et vins à Cluny

Jazz Campus en Clunisois entre dans sa 40e année avec la même exigence renouvelée.


La brochure indique « Festival et stages en Bourgogne du Sud ». L’assertion mérite commentaire. Nulle part n’est indiqué (sauf dans l’édito du directeur Didier Levallet) qu’il s’agit de la 40e édition. Quarante ans, ça vous pose un festival.
De festival il sera question, bien sûr, je suis là pour ça. Assister aux concerts, écouter, ruminer et tenter par quelques phrases - que j’espère pertinentes et joliment tournées – de rendre compte de ce qui s’est joué, déjoué, tramé, ourdi sur scène (et parfois même en dehors).

Revenons à ce cartouche qui orne toutes les affiches et qui annonce donc « Festival et stages en Bourgogne du Sud ».
Car de stages, il est vraiment question. Ils sont très suivis, parfois complets, et regroupés par thématiques : orchestration, rythme, improvisation, etc… Nous avons passé la tête quelques instants au hasard dans chacun d’eux.


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Vincent Courtois par Frank Bigotte

Vincent Courtois explique l’importance de la position corporelle, du geste et de l’attitude sur scène, les codes de langage dans l’improvisation, le regard vers le public, les prises de parole au sein du groupe. Céline Bonacina fait chanter ses stagiaires avant de les faire jouer et chacun prend un solo, l’un après l’autre. Sans filet, ils doivent construire un discours rapide et efficace. Guillaume Orti fait travailler des pièces à une petite vingtaine de musiciens. Séquence de déchiffrage en cours, il doit tenir compte des différents niveaux des stagiaires pour répartir les voix. Denis Badault, est au centre d’un cercle d’élèves et, avec la facétie qui le caractérise, dirige l’improvisation collective, en lançant les départs, en divisant les pupitres, en créant la surprise. Simon Goubert fait travailler en les répétant les parties difficiles. Il raconte aussi l’histoire du jazz, en passant, une anecdote par-ci, une anecdote par-là. Christine Bertocchi et ses élèves, pieds nus sur le dojo municipal, réalisent des exercices vocaux, des joutes mélodico-rythmiques. Chacun des intervenants enseigne comme il joue, on retrouve les mêmes postures et il est émouvant de sentir chez les stagiaires la concentration et l’envie de savoir. Nous sommes face à un réel engagement du festival, de son équipe et du directeur Didier Levallet. Le nom Jazz Campus, référence subtile aux campus universitaires, n’est pas une vue de l’esprit, une quelconque posture.

Enfin, cette Bourgogne du Sud, ce pays clunisois, mérite un détour pour tout amateur contemplatif de paysages, vieilles pierres, lumières et collines, alignement de ceps, bosquets de résineux sur les crêtes, à-pics surgissants et verres de Bourgogne [1].
Arrivé à Cluny même, il faut se rendre à l’évidence, la place est belle. Impossible d’oublier, en se rendant aux concerts, que Cluny, grâce à son abbaye, a été un foyer culturel et humaniste de premier ordre au Moyen-Age. Ici, on n’obéissait qu’au Pape et on frappait monnaie, c’est dire.

Certains commerçants de la ville ont disposé dans leurs vitrines des pochettes de 33 tours de jazz (issues de la collection personnelle de Didier Levallet) en rapport avec leur commerce. On trouve ainsi des pochettes sur lesquelles dominent des lunettes chez l’opticien, des photos de sportifs pour le magasin de sport, des débords capillaires pour le coiffeur, etc. Avec, à l’heure du repas, le disque d’Eric Dolphy « Out To Lunch » collé sur la porte vitrée de la boucherie-charcuterie. Quand on a vu ça, on a tout vu !

Il faut se rendre à Dompierre-les-Ormes, perché sur une de ces collines girondes, pour écouter Hélène Labarrière & Hasse Poulsen venus jouer le répertoire de chansons de leur tout récent et très réussi disque Busking. Malgré la chaleur accumulée dans la salle pleine (cuisson lente, à l’étouffée) le public a été très réceptif à ces petites saynètes, bien tournées, bien arrangées et présentées avec beaucoup d’humour par les musiciens. Cela confirme la valeur du projet — facile à produire et très roboratif — ainsi que la qualité de jeu des musiciens.

Le théâtre de Cluny est une salle astucieusement aménagée à l’étage de ce qui était un hôtel pour pèlerins et voyageurs du XIe siècle. Une sorte d’immense hangar avec les chevaux au rez-de-chaussée (aujourd’hui une galerie d’exposition) et les dortoirs à l’étage. Ce qui reste de cette immense structure romane est majestueusement posée face au moignon d’abbaye.
La salle de 280 places est pleine pour écouter Spring Roll, le quartet de Sylvaine Hélary. C’est le début de leur série de concerts, les partitions sont encore nécessaires. Ce n’est pas un problème car cette musique très écrite laisse peu de place à l’improvisation et lorgne vers la musique contemporaine sans trop se cacher. D’ailleurs le répertoire est écrit par quatre compositeurs différents et forme un tout, une entité esthétique très narrative. Malgré le record de chaleur dans la salle (thermostat 8, chaleur tournante) le public est resté attentif et capté par cette musique à la couleur si particulière : flûtes, piano + effets électroniques, saxophone ténor / clarinette et vibraphone / percussions.

Lorsque le White Desert Orchestra [2] de la pianiste Eve Risser monte sur scène, c’est déjà leur quinzième concert et tout le groupe se rend en studio le lendemain pour enregistrer le disque. Aussi, la musique est fluide et admirable.

Eve Risser s’est taillé un orchestre sur mesure, en choisissant chaque sonorité, chaque couleur en association avec un.e musicien.ne spécifique. Il est notable que chacun d’eux joue pleinement avec son style, son univers mais que l’ensemble trouve une cohérence absolue. L’addition de talents et de personnalité fortes n’est pas toujours gage de cohésion musicale, mais c’est le cas avec cette musique, composée par Eve [3] spécifiquement pour être jouée par ces musiciens-là. Le programme évoque des étendues minérales, des fragments rocheux et des bruits telluriques. Mais on sent surtout la chaleur volcanique d’une musique à l’image de sa compositrice, un geyser de talent.
Heureusement, l’orchestre était sonorisé par l’antépiphorique Céline Grangey et nous avons entendu chaque pincement, chaque souffle, chaque grattement, comme il se doit.

C’est dans un château quasi intact du XIIIe siècle que le duo Andreas Schaerer / Lucas Niggli s’est produit. Ce qui fait de la Forteresse de Berzé le Châtel la plus belle salle de concert du monde. C’est sûrement ce qui a inspiré les deux musiciens pour ce duo voix / batterie. Une totale improvisation, une écoute et un discours clairs, des trouvailles sonores, de l’humour et beaucoup de musique, voilà les éléments de cette réussite. Le soir même, Marc Ducret présentait son groupe à Cluny et jouait le répertoire du disque Metatonal devant une salle comble.

Sur l’emplacement de l’abbaye de Cluny (dont il ne reste que 10%), le haras national accueille un concert pique-nique. Sous un immense chêne [4] , les quatre musiciens du Possible(s) Quartet ont agréablement joué les compositions de Rémi Gaudillat dans un style enjoué et efficace. Aérienne mise en bouche avant le plat de résistance du soir, le tout nouveau Brotherhood Heritage, orchestre rutilant et pétaradant emmené par François Raulin et Didier Levallet autour du répertoire de jazz sud-africain en hommage au Brotherhood of Breath . Avec sept soufflants débridés et expressifs, une rythmique énergique et en intelligence, l’orchestre a mis le feu au théâtre, grâce à une musique dynamique, enjouée et très syncopée. Un succès, c’est comme ça qu’on dit.

A Matour, la commune où se déroulent les stages, la journée du samedi est consacrée aux concerts dits « de restitution ». Les stagiaires présentent, atelier par atelier, un mini-concert. C’est peut-être à l’un de ces concerts qu’on va entendre les premiers solos intéressants d’un futur artiste professionnel (Airelle Besson, Alexandra Grimal, Dominique Pifarély, Paul Brousseau sont d’anciens stagiaires de Jazz Campus). Les enfants, pour leur part, ne déméritent pas avec un spectacle intelligent (un minimalisme percussif de bonne facture).


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Julien Loutelier par Frank Bigotte

Le soir, le quartet d’Emile Parisien clôt le festival. Une bande de copains facétieux sur scène pour une musique très charnelle. Julien Loutelier est un batteur qui écoute et interagit avec une grande énergie et inventivité, c’est un atout précieux pour le groupe. Les thèmes sont malaxés, battus, déchirés, ils passent de mains en mains et pour finir sont lancés en l’air pour ne pas retomber. Le concert est un espace où volent les éclats minéraux sous les coups de burin jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une pierre taillée, précieuse, brillante.

Le bilan du festival est bon, tant sur le plan humain que financier et l’aventure peut continuer dans ce pays clunisois si accueillant. Didier Levallet est le garant d’une programmation de qualité, sachant proposer des musiques exigeantes ou grand public avec la même intention, tout en continuant à transmettre et former de potentiels futurs musiciens professionnels.

par Matthieu Jouan // Publié le 4 septembre 2016
P.-S. :

Regardez le photo reportage de cette édition 2016

[1on privilégie, bien sûr, l’ORGAniSME CULTurEL, vin naturel de Benoit Delorme.

[2Sylvaine Hélary – flutes ; Antonin-Tri Hoang - alto sax, clar ; Benjamin Dousteyssier - ténor, bar sax ; Sophie Bernado – basson ; Eivind Lønning – trumpet ; Fidel Fourneyron – trombone ; Julien Desprez - elec guit ; Eve Risser - piano, composition ; Fanny Lasfargues - electro ac basse ; Sylvain Darrifourcq – drums

[3Il s’agit d’une commande d’Etat

[4Dont on me dira plus tard qu’il s’agit d’un tilleul Ô sélective mémoire !