Chronique

Alexandra Grimal

Owls Talk

Paul Motian (dr), Gary Peacock (cb), Lee Konitz (s)

Label / Distribution : Apart

Cet album, enregistré en 2009, rend compte de l’engouement de trois jazzmen plus que confirmés, Gary Peacock, Lee Konitz, Paul Motian (excusez du peu) pour une jeune saxophoniste française qui vivait à l’époque à New York, passage obligé de tout apprentissage jazzistique.

Alexandra Grimal a en effet tissé sa toile autour de ces monstres sacrés du jazz, et les a convaincus de tenter l’expérience. Ils se sont laissé faire, parce que l’on ne refuse pas un tel challenge, quel que soit l’âge, et parce que les musiciens désirent avant tout jouer, improviser, se lancer dans des aventures extraordinaires.

Si la jeune femme se répand un peu longuement à ce sujet dans les notes de pochette, à la manière d’un journal de bord, on apprend pourquoi cet album s’intitule Owls Talk, titre qui est aussi celui d’une composition collective et dont elle eut l’idée en pensant à son instrument. « Si on les comparait à des artistes de cirque, les saxophonistes seraient des aériens, quelque part entre le ciel et la terre, perchés sur une branche peut être. » Certes, mais pourquoi des hiboux ? « Parce que ces oiseaux de nuit voient loin et toutes sortes de choses qui échappent aux autres oiseaux »...

Tout est dit du projet : chercher à approcher l’essence mystérieuse de l’échange, de cette conversation sans mot, dans le temps, le time being, le « Time is now » d’Albert Ayler. Ce qui importe alors est la transmission entre générations, si simple entre ceux qui se reconnaissent comme appartenant à une même famille. Perpétuer cette musique aimée qui, ainsi, se renouvelle mystérieusement : « Je règle mon pas sur les pas de mes pères » pourrait dire la jeune femme, qui tient sa place au milieu des anciens avec assurance et sans vergogne. On n’entend pas le métal de l’instrument, le musicien se cachant derrière le son produit, l’instrument étant le seul vecteur : c’est en effet la mélodie, le chant, le souffle qui s’élèvent de cette « conférence des oiseaux » particulière - deux saxophonistes entourés d’une paire d’as rythmique. Une virtuosité profane et un recueillement quasi religieux, spirituel : ces variations libres à deux ou trois dont ils semblent avoir été les seuls témoins - avec la nuit - constituent autant de tableaux sonores où l’on imagine le réveil, l’envol, l’éclipse. Alexandra Grimal a d’ailleurs composé bon nombre des titres (« Awake », « Envol », « Petit matin », « Breaking through »...)

Récemment remastérisée avec soin au studio de La Buissonne, cette musique où la jouissance du son le dispute à une certaine austérité du propos, est une fascinante invitation à la rêverie et à une certaine liberté. Les saxophones se combinent, se prolongent, se répondent tour à tour dans le souffle, la plainte, la confidence, s’appuyant sur le soutien de la contrebasse, qui gonfle élégamment sa robe, et la batterie, toujours fine et légère, aérienne elle aussi.
Ces quatre là prolongent la musique, de concert, et dispensent ainsi une leçon de maîtrise qui ne peut parvenir à ce degré d’intensité et de justesse que par l’audace du manque, le goût de l’épure. Nul bavardage, nul pépiement, mais une très intime liaison. Un propos réduit à son nerf, à vif, piqueté seulement de quelques incartades que souligne une interprétation vivifiante. Une fantaisie rigoureuse qui demande une écoute ingénue mais impliquée. On est loin des Oiseaux d’Hitchcock ; c’est une façon de renouveler notre conception de la nature et de ces volatiles.

Témoignage émouvant enfin, puisque ce fut l’un des derniers enregistrements du batteur Paul Motian, immuable, en baskets et lunettes sombres. Reste que ces légendes américaines ont fait un joli cadeau à la petite Française : un objet rare, donc précieux, un album exigeant et imprévisible, une musique d’oiseaux de nuit qui savent traduire l’instant. Un album intense, et pourtant presque reposant. Juste évocation de ce que nous offre le jazz dans ce qu’il a de meilleur...