Entretien

Jacky Terrasson

Brève rencontre avec l’élégant pianiste franco-américain à l’occasion de la sortie de son dernier album « Smile » chez Blue Note.

C’est à l’occasion de passage à Paris pour la promotion de son nouvel album « Smile », chez Blue Note, que nous avons rencontré l’élégant pianiste franco-américain.

  • C.J. : comment votre nouvel album chez Blue Note « Smile » s’inscrit-il dans votre parcours musical ? Quel a été le rôle de Sean Smith et d’Éric Harland dans sa genèse ?

J.T. : Mon précédent album « A Paris » était plutôt conceptuel, c’était une galerie, une façon de dire aux gens : « Venez voir ce que je fais ! ». Après avoir tourné près de deux ans avec cet album, j’ai eu envie de faire des plages plus longues, tout en continuant à reprendre des mélodies du répertoire de la chanson française : « Smile » est donc un prolongement.


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Jacky Terrasson par Hélène Collon

Pour ce qui est de mes musiciens, je les trouve vraiment extraordinaires ! Je les ai rencontrés à l’occasion de remplacements, il y a deux ans, lorsque Leon et Ugonna [Leon Parker et Ugonna Okegwo, respectivement batteur et contrebassiste du précédent trio] ont décidé de se consacrer plus à leurs carrières propres. Éric [Harland, batterie] a un jeu libre et très fluide, un groove impeccable, et une grosse capacité d’interaction. Sean [Smith, contrebasse] a quant a lui une façon de jouer très lyrique, ce qui correspond plus à ce que je cherche avec ce nouvel album.

  • C.J. : Vous repartez très bientôt en tournée : Comment le public international perçoit-il ce répertoire ? Et pourquoi avoir mis deux des trois « chansons » de l’album en bonus tracks Europe ?

J.T. : Il n’y a pas de différence pour moi entre les standards et ces « chansons » : qu’elles viennent de Broadway ou d’ailleurs, toutes ces mélodies appartiennent à la rue ! Piaf, c’est « folk » (rires). Les gens connaissent ces mélodies, et ils les reconnaissent avec plaisir : il n’y a presque pas besoin d’improviser, ils perçoivent la matière directement dans les thèmes.
Les bonus bracks, quant à elles, sont là pour plusieurs raisons : d’abord c’est un cadeau pour mon public européen, et une façon de renforcer le lien avec l’album précédent. De plus, mon contrat U.S. stipule que mes albums doivent contenir dix titres au plus, et je me suis dit que le public américain avait peut-être envie de passer à autre chose.

  • C.J. : Quels sont selon vous les avantages et les inconvénients de la double culture dont vous êtes issu ? Comment ressentez-vous l’anti-américanisme que l’on rencontre parfois en Europe ?

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Jacky Terrasson par Hélène Collon

J.T. : A vrai dire, cela pose plus de problèmes aux autres qu’à moi-même. Aujourd’hui, à 36 ans, j’ai compris des choses, je suis plus épanoui, je ne cherche plus à m’identifier dans un seul cadre. Mais il me semble parfois que les gens ne savent pas trop à quoi s’en tenir : pour eux, deux étiquettes, c’est trop, on me demande de choisir (rires). Si je devais le faire, je dirais que je me sens peut-être plus français, maintenant : j’ai grandi ici, j’y ai des attaches, et il est vrai que la qualité de vie y est vraiment meilleure.
Pour le reste, je comprends ce sentiment « anti-américain » dont vous parlez : il n’est pas surprenant lorsque l’on voit la manière dont se comporte M. Bush, qui a apparemment décidé d’avoir sa « guéguerre », lui aussi. Cependant, je pense que ce qui émerge, à juste titre, c’est surtout un ressentiment envers cette « globalisation » qui écrase les identités.

  • C.J. : Vous partez bientôt en tournée avec ce nouvel album « Smile » : quels projets pensez-vous développer pendant ce temps ?

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Jacky Terrasson par Hélène Collon

J.T. : Avant tout, j’aimerais signaler que je suis l’invité, fin octobre, d’un festival de musique classique au Cloître des Jacobins à Toulouse, pour une « Carte Blanche » d’une heure et demie en solo. J’aime beaucoup cette idée.
Je signale ce concert car parmi les projets auxquels je compte me consacrer maintenant, il y a cette idée d’un double album solo constitué d’un disque composé de standards et d’un autre de compositions et d’improvisations libres. Mais c’est un énorme travail, qui demande de la discipline et beaucoup de pratique.
Par ailleurs, j’aimerais faire un album électrique, plus « funky », mais j’attends de rencontrer les musiciens avec lesquels mettre en place le projet. Je pense également m’attaquer à un travail d’écriture, quelque chose comme une symphonie.
Enfin, j’aurais beaucoup de plaisir à écrire la musique d’un film, à travailler en véritable collaboration avec un réalisateur pour essayer de correspondre à son univers, tant il est vrai que j’ai été « frustré » de mes expériences précédentes dans le domaine [« End of Violence » de Wim Wenders / « Primary Colors » de Mike Nichols].

  • C.J. : Pour terminer, que pensez-vous de l’accès libre aux musiques sur Internet, grâce à Napster, Audiogalaxy, et aujourd’hui Kazaa ?

J.T. : Je ne suis pas contre le fait de permettre l’écoute d’un ou de deux titres d’un nouvel album : c’est d’ailleurs ce que je fais moi-même avec « Smile » sur mon site www.terrasson.com. Mais pour le reste, laisser les gens piller une discographie complète, je trouve que c’est du vol, surtout lorsque l’on sait ce que les artistes gagnent sur la vente de leurs disques.