Tribune

Jacques Panisset, le blues isérois

Jacques Panisset est décédé dans la nuit du 21 juillet, il aurait eu 77 ans le 9 septembre.


Jacques Panisset © Marie-Odile Panisset

« Bientôt plus l’âge pour lire Tintin », me disait-il huit jours avant son décès. Nous étions tristes et nombreux en ce jour de juillet au funérarium de La Tronche, dans la proche banlieue de Grenoble (à l’époque de la Révolution, une tronche désignait une clairière créée par des coupes de bois). Jacques Panisset était membre fondateur et vice-président de l’Afijma, désormais AJC. Il fut l’une des figures les plus actives du réseau pendant toutes ces années. Il aimait le « faire-ensemble », la construction de projets, la défense de l’intérêt général. Directeur du Grenoble Jazz Festival, il a participé en 2011 à la création du CIMN Détours de Babel (fusion des festivals Jazz à Grenoble et 38e Rugissants). Il jouait de la guitare dans un groupe de blues isérois sous le pseudo de JJ Jacquet. Comme beaucoup de guitaristes, il avait une belle collection de guitares (quand on joue du piano, on est moins tenté par ce genre de sport). Il aimait cuisiner, plutôt de ceux qui aiment laisser sa chance au produit.

Jacques Panisset © Marie-Odile Panisset

Nous nous sommes rencontrés au début des années 90. Nous étions de tous les déplacements professionnels européens, américains parfois, depuis le milieu des années 90 : Budapest, Györ, Bath, Balestrand, Bergen, Amsterdam, Rotterdam, Copenhague, Bremen, Helsinki, Varsovie, Rome, New Orleans, New-York… Nous étions la plupart du temps les deux seuls Français. Nous avons partagé beaucoup de musiques et d’agapes diverses.

Jacques Panisset et Philippe Méziat © Philippe Ochem

Nous avons mangé des cornichons et du pastrami de concert chez Katz à NYC avant de retrouver Jim Hall à l’ambassade de France pour sa remise de médaille de Chevalier des Arts et Lettres en 2006. Quelques jours plus tard, nous sommes partis ensemble à New Orleans. C’était l’année après l’ouragan Katrina. Des amis norvégiens avaient fêté nos médailles à Bergen, un soir, il y a longtemps. Nous avons partagé la chair d’oiseaux de mer autochtones dont jamais nous ne saurons le nom. Partagé aussi les vins les plus extraordinaires ce soir-là.

Jacques avec Marylin Mazur et Pascal Kober en 1990 au Grenoble Jazz Festival © Martin Stahl

Je me souviens d’un dîner TECMO (le réseau européen qui devait fusionner avec EJN quelques temps plus tard) à Copenhague avec Lars Thorborg qui était directeur de la Copenhague Jazzhouse, et d’une fin de repas accompagné d’un improbable fromage fort à pâte cuite arrosé de rhum vieux avec de la bière locale pour faire passer.

L’un de nos premiers festivals visités ensemble fut sans doute le Mediawave Festival de Győr en Hongrie dans les années 90. Je me rappelle y avoir entendu le duo Fred Anderson / Hamid Drake dans une chapelle en friche. Un matin de bonne heure, nous avons accompagné Denis Charolles et Christophe Monniot pour un improbable concert champêtre dans le vignoble voisin. Dès 10 heures, il fallut attaquer la rencontre du patrimoine local à coups de vin blanc acide et de l’imparable pálinka élevée sous la mère. Rites of Passage. Les biscuits à apéritif étaient de larges tranches de pain couvertes de saindoux et de rondelles d’oignons. Très vite, nous avons compris la nécessité de pareils protège-estomac. Nous étions invités au catering midi et soir et invariablement nous était proposés dinde ou poisson panés avec leurs trois féculents (riz, pâtes, pomme de terre). Le pays avait souffert et nous étions loin de la capitale. Il fallait faire preuve d’un minimum d’empathie.

Jacques Panisset entouré de John Scofield et Steve Swallow (Jazz à Nevers 2016) © Olivier Bernard

Jacques, je n’oublierai jamais ces moments partagés, ni notre dernière conversation téléphonique alors que tu étais déjà pris en charge par un établissement de soins palliatifs. Si ton corps t’abandonnait petit à petit, ta tête, elle, fonctionnait à merveille. J’ai été très impressionné par ta conscience, par ton courage. Tu semblais prêt à affronter l’inéluctable avec une sérénité impressionnante. Tu m’as dit avoir fait beaucoup d’erreurs et qu’en même temps, ces erreurs, tu les referais si l’occasion se représentait…Tu auras montré une force peu commune et exemplaire de lucidité dans tes derniers instants. Tu me manqueras. Tu manqueras à toute notre petite communauté en France et en Europe. Je t’embrasse et pense fort à ta femme Marie-Odile, à vos deux enfants, Stéphanie et Benjamin, à ton frère Daniel.