Enjoy Jazz à la recherche du Gai Savoir 🇩🇪
Festival for Jazz and More, 27e édition entre Rhin et Neckar.
Fondé en 1999 par son directeur actuel Rainer Kern, « Enjoy Jazz : Festival for Jazz and More » est un festival régional qui se déroule chaque année pendant quatre à six semaines. Il couvre cinq villes de la région métropolitaine européenne Rhin-Neckar (Heidelberg, Mannheim, Ludwigshafen, Schwetzingen, Neustadt) et produit des concerts dans une trentaine de lieux différents.
L’une des spécificités du festival est de ne proposer qu’un seul concert par soir, comme pour mieux attirer l’attention du public, dans les meilleures conditions de confort et d’acoustique possibles.
La mission du festival va au-delà de la musique et inclut des discussions sociétales et politiques à travers des conférences et des débats, des actions culturelles en direction du jeune public.
C’est la pandémie qui a finalement poussé Rainer Kern à imaginer des éditions thématiques depuis 2023. Après “Confiance” dans le contexte post-pandémique, c’est le thème de « Guérison » (la question de la santé mentale mondiale) qui anima l’édition 2024.
Cette 27e édition était consacrée à « Savoir » (comme une réponse aux attaques contre la science, la liberté de la presse et l’art).
Le savoir, Rainer Kern n’en manque pas. Chimiste de formation et auditeur passionné par toutes les musiques depuis son adolescence, il a découvert le jazz grâce à son frère aîné qui un soir l’a embarqué à un concert du quartet de John Taylor, Bill Frisell, Arild Andersen et Alphonse Mouzon au début des années 80. Il a été comme “aspiré”, dit-il. Le lendemain, il achetait le disque et depuis cette passion ne l’a plus quitté. Il a façonné son histoire et sa connaissance du jazz au fur à mesure grâce à la bibliothèque/discothèque municipale dans laquelle il allait piocher disque après disque pour comprendre les liens tissés entre les musiciens, entre les musiques, pour construire son propre itinéraire, sa propre compréhension du monde musical.
Cette expérience, celle qui peut changer une vie, il essaye depuis plus de vingt-cinq ans de la faire vivre à chacun.
À la question : “Joues-tu d’un instrument ?”, il répond simplement et clairement : “Non, je ne joue pas d’instrument, je suis l’auditeur. Quelqu’un doit écouter !”

- Angelika Niescier © Elisabeth Samura
Chez Angelika Niescier (saxophone alto), il y a cette urgence, cette véhémence, ce son très singulier. Un certain désir d’en découdre. Les compositions s’enchainent comme autant de terrains de jeux exploratoires ouverts aux trois protagonistes du trio Beyond Dragons. Tout le monde est dedans. C’est rythmiquement imparable mais ce soir-là, pour moi, la magie n’a pas opéré. La petite salle de Karlstorbahnof à Heidelberg, très réverbérante et très/trop sonorisée n’a pas rendu les choses faciles aux trois musiciennes. Pourtant, l’engagement rythmique est là, l’ardeur des phrases thématiques souvent rapides, très construites, serrées, semblent fluides mais pas moyen pour moi d’entrer dans le son du groupe. Je ne retiendrai que le moment du rappel car là, d’un coup, le lâcher-prise semble opérer, le tissu se distend, transgressant les contraintes sonores. On sent la décontraction à l’œuvre comme si, la pression une fois relâchée, on pouvait donner libre cours à la parole partagée en ouvrant des prises d’air. Mais un vrai moment de possible immersion sonore même à la fin, même assez court, suffit à dire l’épaisseur d’un propos musical, son intérêt. J’aurais préféré entendre le trio plus acoustique car l’engagement musical n’a pas forcément besoin de puissance sonore à mon sens. Le violoncelle en carbone de Tomeka Reid, s’il permet la puissance justement, manque cruellement de la chaleur du bois, particulièrement à l’archet. Pourtant ces trois-là ensemble n’en restent pas moins passionnantes à suivre.

- Vijay Iyer et Wadada Leo Smith © Manfred Rinderspacher
Autre lieu, autre ambiance, autre son (magnifique). La Ludwigshaffen-BASF Gesellschaftshaus, lieu historique, abrite un restaurant gastronomique, un lieu de concert, des salles de dégustation alimentées par une cave d’un million de bouteilles ! L’usine BASF de Ludwigshaffen est la principale usine de l’entreprise allemande et la plus grande usine chimique du monde…
À différents égards, ce fut le moment fort de ces deux jours.
Vijay Iyer partage son jeu entre piano, Rhodes et différents effets et traitements électroniques manipulés en temps réel. Wadada Leo Smith (trompette) joue sans effets. Use de la sourdine parfois.
Wadada plane littéralement au-dessus du set. Il développe de longues phrases, son son semble comme suspendu. Son intonation est remarquable, ce qui est une gageure pour un trompettiste de quatre-vingt-trois ans. Son discours, sa présence s’imposent rapidement et sa longue complicité avec Vijay Iyer, dont il fut le mentor il y a une trentaine d’années, contribue grandement à la qualité de leurs échanges. Le « Floating River Requiem » de Wadada salue la mémoire de Patrice Lumumba, leader de l’indépendance congolaise assassiné en 1961 tandis que Vijay rend hommage avec « Kite » à Refaat Alareer, écrivain et poète palestinien tué à Gaza en décembre 2023. Tout leur répertoire est dédié à cette “vie de défi” (Defiant Life, titre de leur récent album) qui anime ceux et celles qui ont fait le choix de la résistance face à l’oppression. Le concert s’est achevé avec un très bel hommage à Jack DeJohnette, compagnon de longue date, décédé quelques jours auparavant. Le public leur fait la fête et se presse autour d’eux comme si personne ne voulait laisser s’échapper l’intensité du moment partagé. De cette soirée me resteront les fulgurances de WLS, la réjouissante complicité de deux êtres, artistes à l’écoute d’un monde fracassé, qui à l’endroit où ils sont, font tout ce qu’ils peuvent pour témoigner de leur temps avec générosité et conscience.
Je n’ai pu passer que deux jours là-bas, entre Heidelberg et Ludwigshaffen, mais pourtant je me suis rendu compte de l’importance de l’événement dans cette région balancée entre tradition industrielle et intellectuelle. J’ai ressenti comme une certaine attirance des contraires, la complexité des impressions (longer de nuit l’énorme site industriel de BASF tout en tutoyant du regard l’université d’Heidelberg - la plus ancienne université d’Allemagne fondée en 1386 !) qui rend pourtant possible l’enracinement d’un festival comme celui-ci, ouvert à tous les accents du jazz d’aujourd’hui.

