Vilnius Jazz, l’amour du risque
Un des plus vieux festivals baltes fête sa 38e édition.
Le focus de cette édition était principalement dirigé vers les musiques les plus vibrantes en provenance des Etats-Unis, de la France et de la Lituanie.
Les principaux concerts du soir ont lieu au Vieux Théâtre de Vilnius, ancien théâtre dramatique russe de Lituanie débaptisé en 2022 suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie.
Les concerts commencent tôt (19 h) et le public très intergénérationnel se presse aux portes pour suivre les concerts du soir. Beaucoup d’étudiants sont là. C’est vivifiant.

- Valentin Ceccaldi Bonbon Flamme
Valentin Ceccaldi Bonbon Flamme (France)
Un je ne sais quoi de bonbon et beaucoup de flamme, c’est clair.
Si quelques ritournelles heureusement et joyeusement dézinguées comme l’inénarrable “Calaveras Y Boom Boom Chupitos” ou un ragtime de Scott Joplin détourné bien comme il faut, parsèment le programme, c’est pour mieux baliser l’expérience sonique et sonore du répertoire où chaque protagoniste tient merveilleusement sa place autour de Valentin Ceccaldi (cello) qui écrit, organise et désorganise le tout.
Fulco Ottervanger (p, kb, voc), repéré depuis belle lurette dans le trio De Beren Gieren, dynamite tout ce qui passe entre ses mains. Luís Lopes (g) fait du bruit lumineux son terrain de prédilection. Étienne Ziemniak (d), repéré dans Pomme de Terre, participe à un méchant groove d’ensemble. La dinguerie de l’ensemble ne ressemble à rien d’autre.
Alors d’accord, ça joue plutôt fort. Mais c’est pour la bonne cause.

- Improdimesija orchestra
Improdimesija orchestra feat. Marc Ducret and Liudas Mockūnas (Lithuania - France) [1]
L’orchestre créé en 2024 à Strasbourg à l’occasion de la saison de la Lituanie en France se réunit à nouveau pour revisiter le programme monté par Marc Ducret et Liudas Mockūnas. Liudas signe deux pièces, “Air”, et “Fuga” dans lequel il utilise des procédés travaillés avec Ducret (rétrogradation-augmentation-diminution rythmique et mélodie “gelée”). Marc recrée d’anciens thèmes comme “L’Ombra di Verdi” écrit à l’époque pour son trio, “Tapage” et “Aquatique” écrits tous deux à l’époque du Sens de la Marche et “Inflammable” écrit pour son Métatonal et qui fonctionne à merveille en formation élargie. Tout le monde joue très bien, le drumming de Peter Bruun, dynamique et précis, propulse l’orchestre au firmament. Je retiendrai en particulier “Fuga” et “Inflammable” qui pour moi atteignent des sommets en terme de composition et de jeu. Marc Ducret prouve encore une fois qu’il est absolument unique.

- Dominique Pifarély - François Couturier
Dominique Pifarély - François Couturier (France)
L’art du duo demande une concentration optimale. Si le début du concert n’est pas si facile, le temps de s’acclimater à la froideur relative du vieux théâtre russe, dès “Les Ombres” puis avec l’évocation du “Lament” de JJ Johnson, la fusion opère avec le lâcher-prise qui va avec. La pièce qui suit “What Us” inspirée du poème “Lichtduress” de Paul Célan nous propulse dans le monde compositionnel passionnant de Dominique Pifarély.
Une espèce de sérénité inquiète s’installe. Vient alors l’évocation de “La Chanson des Vieux Amants”. L’évocation est un art qui n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut connaître de l’intérieur et avoir la force de l’habitation tout en ayant la puissance nécessaire à la prise de distance. Pifarély et François Couturier possèdent cet art-là. Mélodiquement, harmoniquement, il faut pouvoir chanter et bousculer à la fois, surprendre aux détours du chemin parcouru. Magistral !
Irreversible Entanglements (USA) [2]
Ou comment essayer d’habiter l’héritage de la Great Black Music en cherchant, vainement à mon sens, à retrouver la vivacité des origines. L’intention est claire, l’idiome est connu et l’engagement musical et poétique de l’ensemble ne fait pas défaut.
Pourtant, assez rapidement, je fus pris par l’ennui de cette posture incantatoire, très datée et que je trouve paresseuse. En effet, pareil héritage mériterait davantage de travail aussi bien compositionnel que poétique, pour dire le monde d’aujourd’hui avec davantage de complexité qu’une espèce de cri primal, toujours essentiel, certes, toujours libératoire je l’espère, mais qui malheureusement ici peine à réinterroger ce modèle décidément très daté - même si les questions posées restent malheureusement encore d’une brûlante actualité.

- Sylvie Courvoisier - Wadada Leo Smith
Wadada Leo Smith - Sylvie Courvoisier (USA)
C’est libre et télépathique. La parole circule, fluide, les propositions de chacun éveillent empathie et curiosité, soulèvent sans cesse d’autres pierres, vont creuser à des endroits toujours surprenants. Du haut de ses quatre-vingt quatre ans, Wadada Leo Smith a toujours le son et le phrasé à la mesure de son imagination immédiate. Sylvie Courvoisier, elle, maîtrise toujours le son de son instrument comme personne. Quand elle prépare le piano, elle utilise de petits éléments résonateurs très mobiles dont des “vibrators” qui pourraient révéler ainsi la vie sexuelle insoupçonnée des pianos mais qui, détournés de leur destination première, créent des merveilles de vibrations sonores aléatoires. Les variations de dynamique dans leur répertoire partagé participe beaucoup au développement de la construction de leur discours narratif.
Quand la boucle se ferme, quand il s’agit pour eux de finalement se taire, de laisser en suspens… alors on se prend à rêver, rassasié de ces moments partagés.
Vilnius triptych « Conversations with Light » (Lithuania) [3]
Ce projet en trois parties créé spécialement pour le festival, comprenant des projections vidéo d’Aurelija Maknytė, Linas Liandzbergis et Artūras Valiauga, ainsi qu’une diffusion en direct sur scène par Rokas Valiauga, rend hommage aux figures emblématiques de la culture lituanienne : le compositeur Bronius Kutavičius, le poète et dramaturge Rolandas Rastauskas et le saxophoniste, compositeur et pédagogue Vladimir Chekasin, qui a inspiré bon nombre de musiciens lituaniens.
J’ai été très impressionné par la virtuosité mélodique et rythmique du pianiste Tomas Kutavičius qui interagit en temps réel avec une bande-son de facture résolument néo-contemporaine dont la matrice est principalement constituée de chœurs et de cordes. Le travail de projection d’images très abouti se nourrit surtout de partitions graphiques mises en abîme par la qualité du montage. Aux frontières de la musique contemporaine et de l’improvisation hors-champ, tous les musiciens présents ce soir-là ont démontré une grande ouverture esthétique et une profonde connaissance des musiques du XXe siècle. Spectacle total, ou presque, cette “conversation avec la lumière” restera sans doute l’un des projets les plus ambitieux de cette édition.

- William Parker Heart Trio
William Parker Heart Trio (USA) [4]
L’histoire qui se tisse ce soir-là voyage de l’Afrique de l’Ouest à celle du Nord, des Balkans à d’autres contrées imaginaires. C’est une musique de transe qui s’étire au fur et à mesure avec William Parker au centre, dans le rôle du mâalem ou du griot. On est loin des accents “free” du Chicago qui les a vus grandir mais ce retour aux sources des musiques du monde semble être au centre de leur préoccupation du moment : parler à l’humanité toute entière.
Pour moi la partie la plus passionnante fut celle du glissement d’un idiome à l’autre, de l’Afrique de l’Ouest au Sud des États-Unis - qui à l’époque déjà ne l’étaient pas tant que ça -, au moment où Cooper-Moore évoqua le blues des origines avec son banjo à trois cordes, rejoint par la voix d’Hamid Drake et du guembri de Parker. Comme si finalement tout cela faisait partie de la même histoire, celle des diasporas du monde. Comme si finalement l’âme de la musique se situait dans le cœur des déplacés.
En fin de concert, chacun prit la parole, disant le plaisir de quitter un temps leur pays, rappelant évidemment la situation actuelle aux États-Unis, leur bonheur de partager, de rencontrer. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ni eux, ni Moor Mother n’avaient évoqué la guerre en Ukraine, la situation particulière de la Lituanie située à un jet de pierre de ce conflit, puisque ce moment partagé était lui aussi politique.

- Llaki Trio featuring Flavia Huarachi & Luka Zabric
Llaki Trio featuring Flavia Huarachi & Luka Zabric (Lithuania-Bolivia-Slovenia)
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De politique aussi il fut question sans doute clairement dans les mots chantés de la flûtiste, compositrice et chanteuse Flavia Huarachi même si ma connaissance du lituanien atteint rapidement ses limites. Née et ayant été élevée au Chili, elle explore souvent les thèmes de la mémoire corporelle et de la décolonisation dans son travail. La musique repose sur une section rythmique solide qui installe des motifs récurrents pour épauler les trois solistes à l’œuvre. C’est plutôt free dans l’intention, plutôt bien mené mais l’ensemble mérite encore d’être creusé.
Le Vilnius Jazz Festival est le plus ancien festival annuel de jazz organisé à Vilnius. Il s’agit d’un événement exceptionnel en Lituanie, qui offre une large perspective sur les tendances contemporaines du jazz à travers le monde.
Antanas Gustys, son directeur fondateur, continue à creuser avec pertinence et engagement le sillon entamé il y a trente-huit ans, en mettant en miroir les projets les plus représentatifs de ces musiques en mouvement.
C’est frais. C’est risqué. Tout cela à 35 kms de la Biélorussie.

