À propos de Tahiti, il est facile de sombrer dans le cliché, soleil et tamouré, plages azur et autres fanfreluches. Mais même dans ces pays imbéciles où jamais il ne pleut, on trouve toujours à découvrir et à tordre le bras aux préjugés. D’abord, il pleut. On l’entend sur « Te Ua » et sa pluie tropicale qui rebondit sur les toits pendant que le trombone de Jérôme Descamps traîne un spleen que son piano égraine. Tahitian Postcards est un solo multipiste de Jérôme Descamps sur sa terre d’adoption, l’archipel de la Société, où se situe Tahiti.
Basé sur des field-recordings discrets, comme on teinte une image d’un virage chimique, le tromboniste - et claviériste ici - nous donne à voir son île avec l’œil le plus intimiste. Une île qu’il est facile d’imaginer comme un lieu de vie davantage qu’une terre paradisiaque. Les oiseaux de « Hitira’a mahana » sont comme tous les oiseaux du monde, gais et lumineux. C’est le trombone qui donne à goûter du contexte, avec un jeu de sourdine alangui qui fait songer aux petites heures du matin, quand le soleil s’étire paresseusement. Les images, Descamps nous les met en tête, surtout lorsqu’il s’amuse à surfer sur les rouleaux [1] d’une mer puissante dans le magnifique « Moana ».
Objectivement, nous ne sommes pas à Tahiti. Nous sommes dans le Tahiti cher au tromboniste, qui pourrait se trouver sur n’importe quel trait de côte autour du globe. Ces cartes postales sont à rebours de ce que donnent à voir ces images habituellement : un quotidien et un abandon, un Tahiti qui n’aurait pas besoin de se montrer. Accompagné par les images de Gaston Descamps dans un livre-disque animé du même esprit, on a vraiment le sentiment de découvrir un ailleurs loin des sentiers touristiques. Quelque chose qui aurait la langueur et le mystère d’une île sans quitter son fauteuil. Une expérience hors du temps.

