Entretien

Joe Lovano, l’expression plus que le style

Joe Lovano parle de l’évolution de son jeu qui l’a conduit à la musique de ce trio.

Joe Lovano © Michel Laborde

Garden of Expression sonne comme un moment de méditation bienvenu. Ce nouvel album sort en ce début d’année 2021 sur le label ECM. Joe Lovano répond aux questions de Jean-Pierre Goffin pour Jazzround et Citizen Jazz. Il s’explique sur l’enregistrement, ses partenaires de jeu, son parcours musical. Il parle de sa tournée avec Diana Krall et des dégâts causés par la pandémie dans le monde du jazz. Il parle de ses instruments, du tarogato, de l’aulochrome...

- Lors de la sortie du premier album du « Trio Tapestry », beaucoup se sont demandés d’où venait ce tournant dans votre musique.

C’est pourtant la continuation d’une façon de jouer que je montre depuis quelques temps dans mon jeu : jouer maintenant avec un trio mes propres compositions dans cet esprit est vraiment le début d’une nouvelle manière de m’exprimer. C’est, je pense, dans la logique de ce que j’ai fait avec Paul Motian et Bill Frisell pendant des années - j’ai débuté avec Paul en 1981 ! On a joué d’abord avec Bill dans un autre groupe avant de jouer en trio. Tout artiste qui pratique l’art de l’improvisation trouve sa voie au cours des années. Ça n’arrive pas tout seul, c’est le résultat d’un périple et pour moi à ce point de ma carrière et de l’approche de la musique, c’est la façon de jouer qui change.
Vous faites face à diverses choses en chemin et maintenant c’est surtout la façon de sentir l’esprit de la musique qui m’importe, vibrer sur les tonalités, communiquer dans l’ensemble et pour les gens pour qui vous jouez. Ce n’est pas comme si ce trio était venu là maintenant, non, c’est le résultat d’un long voyage d’étude et de développement sur la façon de jouer que j’essaie de traduire dans ma musique. 

- Vous aviez réalisé un DVD solo intitulé Genesis sur un design visuel créé par Ronzo Smith, avec des titres comme « Prayer » et « Holy Spirits », c’était déjà dans l’esprit de ce trio.

Tout à fait ! C’est une collaboration avec un ami proche, Ronzo Smith, un moment que j’ai été très heureux de capturer et il est clairement dans l’esprit de ce que je fais maintenant. J’y joue toute une série d’instruments que j’ai réunis depuis des années, notamment le duduk que j’avais ramené de Turquie. C’est une sorte de méditation, un DVD que nous n’avons pas sorti de manière officielle, mais que j’ai donné à pas mal d’amis lors de rencontres pour qu’ils l’écoutent. Il y a des photographies de Ron prises dans les environs de Cleveland.
Carmen Castaldi, Ronzo Smith et moi avons grandi ensemble, nous sommes allés au Berklee College ensemble en 1971, Ron est un artiste et un musicien fantastique, il joue du vibraphone, il était un des meilleurs élèves de Gary Burton. Il a fait pas mal de solos au vibraphone qu’on peut voir sur YouTube. Mais il n’a pas vraiment eu l’ambition de développer une carrière, d’aller à New York : c’est un gars différent.
Carmen, lui, est parti sur la côte Ouest après Boston et est revenu à Cleveland où nous jouons souvent ensemble, il est sur mon album Viva Caruso ! Carmen a souvent partagé des gigs avec Joey Baron. J’ai aussi souvent joué avec Joey notamment avec Dave Douglas, nous avons joué au Village Vanguard juste avant la pandémie, avec Linda Oh et Lawrence Field, puis nous sommes entrés en studio pour un enregistrement qui devrait sortir en mai sur le label de Dave Douglas « Greenleaf ». 

- Vous avez enregistré Garden of Expression à l’Auditorio Stelio Molo de la radio suisse italienne à Lugano, un lieu que Manfred Eicher aime particulièrement.

C’est une salle de récital, on ne s’y sent pas comme dans un studio. J’y avais déjà joué avec Paul et Bill et d’autres groupes aussi. La radio à Lugano accueille beaucoup de musiciens dans cette salle.

Beaucoup de pièces du disque sont des premières prises, parfois une deuxième, c’est ce qui donne ce côté organique à la musique.

Le soir avant l’enregistrement, nous y avons donné un concert public et ça s’est très bien passé. Le lendemain, quand nous sommes arrivés pour l’enregistrement, au lieu de jouer de la scène vers la salle, nous avons changé notre disposition sur scène de façon à ne pas nous diriger vers un public, mais de nous adresser l’un à l’autre. Le son y est tellement fantastique qu’on peut jouer un triple pianissimo ou un triple forte et vous sentez la dynamique de la pièce. C’est pour cela, je crois, que Manfred Eicher aime enregistrer dans cet espace au son très pur avec de très hauts plafonds, où une post-production n’est presque pas nécessaire, où il n’y pas besoin de casque : on sentait littéralement la musique. Le fait d’avoir joué la veille dans le même lieu un set de 90 minutes a beaucoup joué aussi, ce n’était pas comme se déplacer dans un studio. Beaucoup de pièces du disque sont des premières prises, parfois une deuxième, c’est ce qui donne ce côté organique à la musique. Manfred est aussi un maître de la post-production, notamment pour mettre les choses dans un certain ordre. Il est aussi très attentif lors de la session, son écoute est constante, c’est fantastique de travailler avec lui. 

- Dans quel esprit avez-vous formé ce trio ?

Ce que nous jouons avec le trio, c’est une façon de jouer avant tout. Nous créons vraiment la musique de l’intérieur, il ne s’agit pas d’écrire quelque chose et de le répéter sans cesse. Toute l’écriture est basée sur les sensations, l’espace, et nous essayons d’exprimer cela, d’explorer les possibilités. 

- Où s’arrête la composition et où commence l’improvisation ?

Dans Garden of Expression et dans le premier album aussi, les compositions, les mélodies et les harmonies font sonner les compositions plus comme des chansons : « West of the Moon », « Chapel Song », les différents morceaux sont mis ensemble d’une certaine façon qui fait que Marilyn Crispell utilise des séquences harmoniques et des formes. Mes mélodies sont écrites de façon à ce que je puisse les développer et improviser dessus. Comme des séquences de tons sans frontières, je les joue comme je les sens.
C’est une manière de s’exprimer mélodiquement et harmoniquement, c’est le momentum. Et le rythme que Carmen Castaldi joue, ne conduit pas, ne dirige pas la manœuvre. Je suis vraiment très heureux de pouvoir développer toutes ces idées dans un enregistrement. Toute la musique que j’ai composée en tournée en 2019 préparait cet enregistrement à Lugano en novembre 2019.

C’est cela que le jazz a donné au monde : une façon de s’exprimer, de créer à l’intérieur de la musique.

J’ai beaucoup tourné en 2019, deux fois avec le trio, mais j’ai aussi réalisé une formidable tournée en Europe de six ou sept semaines avec Diana Krall en été, et puis encore trois semaines en automne aux Etats-Unis. Jouer avec Diana Krall a été une fantastique expérience de swing ; j’ai vraiment été inspiré par cette tournée pour l’enregistrement du trio. Par exemple, on jouait « East of the Sun » chaque soir : mon morceau « West of the Moon » ne sonne pas comme « East of the Sun », mais il en est inspiré. Je suis rentré à l’hôtel un soir et j’ai écrit le titre, puis les jours suivants, la mélodie est venue, je suis assez fier de cette composition, des harmonies, et du flux de cette pièce. Ce n’est pas du tout dans le style de Diana Krall, mais dans la façon de jouer, elle m’a inspiré. Et je crois que tous les grands musiciens vous captivent par leur façon de jouer : Miles Davis, Sonny Rollins, Steve Lacy, Bill Evans… ils ont créé une manière de jouer, pas un style. Le style c’est dire que je joue du bebop, du hard bop, du free jazz, mais la façon de jouer c’est différent. C’est cela que le jazz a donné au monde : une façon de s’exprimer, de créer à l’intérieur de la musique. En jazz, vous pouvez jouer des morceaux connus en utilisant votre façon de jouer, et le morceau devient intemporel. C’est ce que j’ai essayé de faire sur mon album Bird Songs avec « Us Five » : jouer « Donna Lee » comme on l’a fait m’a pris beaucoup de temps, en ballade avec un courant d’idées, pas comme j’avais appris de le jouer au début, c’est-à-dire très vite, mais de trouver d’autres idées. Comme improvisateur j’ai essayé de donner un sens à chaque note, faire sonner chaque note autrement, ce sont des espaces que j’essaie d’explorer et qui ont abouti à ce « Trio Tapestry ».

- Ce qui est confortable avec vous, Joe, c’est qu’il n’y a pas besoin de poser beaucoup de questions !

Surtout en ces moments de solitude ! Pas de tournées, mon dernier gig était en mars, c’était au Keystone Corner qui au départ était un club à San Francisco, et maintenant à Baltimore, c’est là que j’ai joué les 13 et 14 mars mes derniers concerts devant un public avant la pandémie.

- Sur Twitter, vous avez lancé un appel pour aider les clubs qui doivent fermer pendant la pandémie.

Oui : le Jazz Standard est définitivement fermé. Le Birdland, le Village Vanguard, le Blue Note sont toujours avec nous, mais il n’y a plus de performances live. J’ai réalisé beaucoup de « live streams », une fois pour le Blue note avec un quartet que j’ai appelé « The Joyous Encounter » avec Kenny Werner, Ben Street et Andrew Cyrille : nous avons joué de nouvelles compositions que je travaillais à ce moment-là.
Puis j’ai joué, avec Us Five et les deux batteurs, la musique de mon album dédié à Charlie Parker, au Birdland, en septembre. J’ai aussi joué un « live stream » spécialement pour le Japon en duo avec le pianiste argentin Leo Genovese, également sur la musique de Charlie Parker. Et ensuite au Village Vanguard en trio où nous avons aussi joué de nouvelles compositions écrites pendant cette période, avec Ben Street et Andrew Cyrille. Et prochainement, les 5 et 6 février, je joue une nouvelle fois sans public au Village Vanguard avec Bill Frisell et Tyshawn Sorey. Si vous trouvez le site « live stream » du Village Vanguard, vous pourrez suivre le concert. C’est réalisé avec un haut niveau de production, plusieurs caméras, un son de qualité. Avec Judi Silvano, ma femme, nous avons aussi joué depuis notre studio ici à New York pour le Panama Festival qui a lieu maintenant. Judi peint pendant que je joue sur six instruments différents : ténor, clarinette basse, alto, percussions, gongs… 

quand je me sentirai à l’aise pour voir ma famille, je penserai aux concerts.

- Vous aimez toucher à toutes sortes d’instruments : sur Garden of Expression, vous jouez du tarogato : pouvez-vous nous éclairer sur cet instrument ?

Le tarogato est un instrument du folklore hongrois et roumain. Ça ressemble à une clarinette, c’est en bois, mais ça sonne plus comme un soprano. Le doigté de la main gauche est celui d’un saxophone, la main gauche est le doigté d’une clarinette « Albert system », c’est en si mineur.
Il y a quelques musiciens qui ont joué du tarogato : Peter Brötzmann l’utilise, mais il hurle avec l’instrument, il crée un son très énergique, Charles Lloyd a aussi exploré l’instrument. De mon côté, j’ai eu mon premier tarogato en 2002 quand nous avons joué à Budapest un « saxophone summit » avec Dave Liebman et Michael Brecker. Dave avait un ami qui est arrivé à la fin du concert avec toutes sortes d’instruments, des bois, des flûtes, et il y avait ce tarogato que j’ai essayé et dont je suis tombé amoureux. Depuis je n’arrête pas de découvrir les possibilités de l’instrument qui convient très bien à la musique du Trio Tapestry. 

- A ce sujet, où en est votre exploration de l’aulochrome, cette invention de François Louis qui fabrique aussi vos anches de saxophones ?

Je crois que maintenant l’instrument est en Belgique avec François Louis, un vrai génie du son et un ami. J’ai eu l’instrument pendant cinq ou six ans et enregistré quelques pièces avec. Jouer de l’aulochrome avec John Scofield a été quelque chose de fabuleux : c’est à ce moment que j’ai vraiment trouvé la manière de faire sonner l’instrument. J’ai ramené l’aulochrome à Bruxelles en 2014, l’année du centenaire d’Adolphe Sax, j’ai joué en solo dans le superbe Musée d’Instruments de Musique et depuis François a l’instrument, mais ce serait génial de l’avoir pour ce trio. Il me manque ; quand vous le pratiquez, il vous capture, vous possède par ses sonorités, ses capacités à harmoniser… C’est un instrument magique et il n’y en a qu’un. 

- Quand verrons-nous le Trio Tapestry avec le nouveau répertoire ?

Il y avait un concert prévu à Luxembourg avec le trio début mars, mais mon agent pense que c’est reporté à novembre. Je pense que je ne recommencerai les concerts que quand je me sentirai en sécurité et confortable pour prendre un avion. Ici, la situation va de mal en pis. Ma famille vit à Cleveland et je ne les ai plus vus depuis décembre 2019 : quand je me sentirai à l’aise pour voir ma famille, je penserai aux concerts. Heureusement, Judi et moi vivons ici dans un monde merveilleux de création musicale, en jouant, en nous exprimant, et c’est une bénédiction.