Scènes

Banlieues Bleues 2007 (1)

Citizen Jazz a assisté à quelques concerts du festival Banlieues Bleues édition 2007, une fois encore riche en couleurs. Quelques concerts parmi une programmation très riche…


13 mars 2007 – Dynamo – Pantin
Zakarya
Yves Weyth – accordéon
Alexandre Wimmer – g, electronique
Gautier Laurent – b
Pascal Gully – d

Zakarya est le seul groupe français à avoir été produit par Tzadik, label de John Zorn s’il faut le rappeler. D’où l’intérêt que Zakarya s’attire sur la scène française actuelle !
Sa musique est hybride : un peu « Death Metal » aux inspirations balkaniques et russes par certains endroits, mélancoliques avec de jolies nappes d’accordéon et quelques accents légèrement orientaux. A cela Zakarya ajoute quelques aspects bruitistes obsédants qui n’auront pas manqué de plaire aux aficionados des productions Tzadik.
Après une marche goguenarde « De Pinsk à Minsk » plutôt amusante et de bon augure, Zakarya enchaîne directement avec un retour « De Minsk à Pinsk » déluré et largement déjanté puis poursuit avec des pièces très courtes Elles amusent, au début, mais le côté répétitif et un manque certain de présence sur scène finissent par lasser. Néanmoins, on reconnaît sans peine au groupe une dose de créativité indéniable - peut être encore verte.

Marc Ribot’s Ceramic Dog
Marc Ribot – g
Shazhad Ismaily – elb
Ches Smith – d


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Marc Ribot © Jos Knaepen/Vues sur Scènes

Un peu dans l’esprit “Death metal” de Zakarya, Marc Ribot arrive sur scène avec son Ceramic Dog, un projet à long terme selon ses dires. De nouveau, il étonne avec son trio qualifié de “free-punk-experimental-psychedelique-post electronica”.

Visiblement remonté contre Air France, Ribot commence par une protest-song amusante à propos de la compagnie dont les « security reasons », invoquées un peu trop souvent, il faut le dire, n’ont pas manqué d’abîmer les bagages du trio. Puis la musique commence.

A l’instar du dernier opus trash de John Zorn, Astronome, avec Mike Patton (2006), et comme si un revival « Death Metal » faisait surface dans le milieu des musiques improvisées et jazz, le power trio Ceramic Dog fait du bruit : blues-rock tranché qui dégage une atmosphère trash et bruitiste/noisy avec des chorus (très) rock. Shazhad Ismaily et Ches Smith font partie de la scène rock et underground new-yorkaise. Autant dire que ces gaillards sont adeptes des transes électro, des musiques brutales forcément animées et des sonorités trash. Pourtant c’est vraiment Marc Ribot qui surprend le plus.

Certes ce guitariste officie aussi dans le milieu rock, mais il adopte les stigmates trash avec habileté, mélangeant blues et folk américain dans la voix et certains accompagnements. Sa voix fait irrésistiblement penser à celle de David Bowie et l’utilisation de certains accords, qui rappellent l’époque Ziggy Stardust ou The Man Who Sold the World, nous ramène irrémédiablement à Bowie. Avec une musique spacieuse, propice au défoulement neuronal, et des sonorités tranchées, déchirées, jouées par des musiciens forcenés qui prennent leur pied à jouer ensemble, le Ceramic Dog convainc sans peine. Il nous fait vibrer et donne envie de voir se développer ce côté destroy et trash metal « léger et nuancé » dans les musiques dites nouvelles… pour jouir de sa fraîcheur sincère.

21 mars 2007 - Montreuil sous Bois
Laurent Bardainne/Dean Bowman « Here Is to You Albert Ayler »
Laurent Bardainne – ts
Dean Bowman – voc
Arnaud Roulin – kb
Nicolas Villebrun – g
Mami Chan – p, kb
Vincent Taeger – d, perc
+ Chorale de jeunes chanteurs


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Dean Bowman © P. Audoux/Vues sur Scènes

Création Banlieues Bleues mêlant les artistes à quelques enfants de Seine Saint-Denis dans le cadre des projets musicaux de Banlieues Bleues (Les Actions Musicales) animés par Stéphanie Touré.
Le concert est dédié à la musique d’Albert Ayler, mise en voix par Dean Bowman ; celui-ci est le meneur, Bardainne (Limousine, Gleizes), même s’il prend le micro, restant plus en retrait.

Si le chanteur est expressif et apporte un soupçon de soul, le saxophoniste est en franche opposition avec le style d’Albert Ayler. Il donne ainsi une fraicheur nouvelle à cette musique toujours d’actualité. Le son nuancé du sax met en relief les subtilités des compositions d’Ayler. Comme pour souligner la beauté de la musique proposée, Bardainne est particulièrement attentif au son, souvent très clair et sensible, de son instrument. Nicolas Villebrun, à la guitare, tranche par la rugosité volontaire de son instrument, qui rappelle la férocité d’Ayler pour les quelques élans free (légers) du concert, désormais devenus classiques dans les musiques actuelles.

L’intérêt de cette création réside principalement dans l’intervention des choristes qui, tels les choeurs d’enfants du « Baba Yaga la sorcière » de Christian Vander, pour un hommage à la musique de Magma, montre à quel point la musique d’Ayler est joyeuse et toujours neuve (qui en doute ?), en particulier sur « New Generation » et « I Heard an Angel Singing ».

Pharoah Sanders
Pharaoh Sanders – ts
William Henderson – p
Nat Reeves – b
Joe Farnsworth – d


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Pharoah Sanders © H. Collon/Vues sur Scènes

Pour l’anniversaire de la mort de John Coltrane - quarante ans déjà -, Pharoah Sanders présente un répertoire dans l’esprit de son quartet avec des musiciens réputés dans le milieu Bop et Hard Bop. Rythmique sans faille, meilleurs jeunes boppers de la scène new-yorkaise… il s’est offert là une véritable autoroute. On n’oubliera pas le chorus de batterie de Farnsworth (considéré à New York comme le grad bopper des dix dernières années), d’une luminosité aveuglante et d’une clarté technique tout aussi renversante.

Après un long « My Favorite Things » et une jolie tournerie de groupe (mais sans grand intérêt au regard des différentes versions déjà proposées par le passé), Sanders enchaîne avec une pièce aux sonorités rollinsiennes. Là non plus il ne convainc pas vraiment, et malgré quelques tentaives de décharges d’énergie à l’intention du public (qui reste de marbre), il semble un peu perdu. Seul comme une pièce de musée.

23 mars 2007 - Espace Fraternité à Aubervilliers

Soweto Kinch : A Life In the Day of B19 : Tales of the Tower Block
Soweto Kinch – as, MC
Abram Wilson – tp, voc
Femi Temowo – g
Neil Charles – cb, elb
Troy Miller – d


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Soweto Kinch © Jos Knaepen/Vues sur Scènes

Soweto Kinch, jeune saxophoniste noir anglais, raconte l’histoire de quelques personnages de sa cité, à Birmingham, autour du bâtiment B19… Présenté comme ça, l’idée a de quoi refroidir ! Ça ressemble plus à une adresse de cellule de prison ! La cité… Problème européen et américain que nous raconte, à sa façon, Soweto Kinch, avec un humour ravageur et des propos calmes, ironiques mais néanmoins plein de sens et de sensibilité. Kinch est avant tout un sax alto puissant, à l’aise dans son jeu, un véritable jazzman. Ses compositions sont basées sur une alternance Hip Hop, Rap admirablement scandé et jazz aux colorations modernes. Le tout a des accents Hard bop aux harmonies dissonantes ; les envolées au sax sont stridentes et rythmées et les constructions rythmiques sont gentiment frénétiques.

L’« Entertainer » Kinch n’a aucun mal à enflammer son public et à l’emmener dans son monde dès le premier morceau. Les lascars dégagent toute une histoire de leur cité : « Adrian’s Ballad » raconte l’histoire de ce jeune devenu chauffeur de bus (Soweto Kinch : « Don’t know for Paris, but for us, bus driver = no respect ») après une histoire d’amour manquée avec une « wrong woman ». Puis ils nous jouent leur version de la fameuse rengaine « on veut du pèze » chère au monde du rap.

Soweto Kinch mérite toute notre attention car c’est d’abord un vrai musicien et un bon rappeur. Lascar à surveiller de près, donc [1].

Roy Ayers
Roy Ayers – vib
Ray Kaskins – as, fender Rhodes, voc
Tony Smith – g
Mark Andams – kb
Donald Nicks – b
Najee – sax
Lee Pearson – d

Né en 1940, chanteur et vibraphoniste mélodieux inspiré par Cal Tjader et Milt Jackson, Roy Ayers est aussi devenu le musicien le plus samplé du monde avec James Brown grâce à l’avènement de l’Acid Jazz et du Hip Hop. En 1966, Il joue dans le quartet de Herbie Mann et crée le fameux Roy Ayers Ubiquity avec Sonny Fortune et Billy Cobham ; ce groupe trouvera vite sa voie dans le jazz funk d’Herbie Hancock au cour des années 70. Sa deuxième formation, le Roy Ayers Music Project, lui permet de s’exprimer en tant que créateur, côté renforcé par un Music of Many Colors signé avec Fela aux débuts des années 80.

Ce soir-là les performers sont impressionnants, le show (pyro)technique, et Roy Ayers en forme ! On revisite presque toute l’étendue des morceaux qui l’ont fait connaitre (« Everybody Loves the Sunshine ») au fil d’une longue carrière qu’Ayers a su mener avec brio, sans traversée du désert. Ici, dans une configuration identique aux spectacles de feu James Brown, il tire profit de son côté Monsieur Loyal, de ses musiciens virtuoses et amusants, d’un danseur Hip Hop allumé, tout en conservant une bonne présence scénique. La musique est brillamment interprétée dans un style Jazz/Soul/Funk sans surprises mais qui marche très fort. Soirée réusssie, mais on regrette que Roy Ayers ne soit pas davantage consacré à son instrument pour nous régaler de ce fameux son carillonnant…

[Fin de la Première partie]

par Jérôme Gransac // Publié le 14 mai 2007

[1CD : « A Life in the Day of B19 : Tales of the Tower Block » et « Conversations With the Unseen »