Chronique

Julia Keefe Indigenous Big Band

Incarnadine

Label / Distribution : Auto Productions

Chanteuse new-yorkaise reconnue notamment pour un album hommage à Mildred Bailey, autochtone américaine tout comme elle, voilà des années que Julia Keefe nourrit et anime le projet du Julia Keefe Indigenous Big Band (JKIBB). Réunissant des musiciens de différentes nations dans tous le territoire des Etats-Unis, le JKIBB ne fait que rétablir une évidence : d’Oscar Pettiford à Don Cherry en passant par Ornette Coleman ou Jim Pepper, la musique d’émancipation étasunienne n’est pas seulement africaine américaine, mais nativement américaine. Le trompettiste Delbert Anderson, de la nation Diné (autrement appelée Navajos) l’illustre magnifiquement avec une suite centrale en trois parties, « DDAT » qui, outre un certain lyrisme, permet de montrer toute la plasticité d’un orchestre de seize pupitres très bien dirigés et tourné vers la culture indigène américaine ; on appréciera notamment le travail du saxophoniste Asa Peters qui donne par ailleurs de la voix sur le second mouvement (« Attention »), ainsi que le travail rythmique du pianiste Marc Cary.

On retrouve, au sein de cette base rythmique, outre le batteur Edward Littlefield de la nation Lingit, la contrebassiste Mali Obomsawin, la première qui avait évoqué avec nous cet orchestre. On ne sera pas surpris dès lors de retrouver dans Incarnadine son magnifique morceau « Wawasint8da » dans une version bâtie pour un grand orchestre de facture classique. L’émotion est toujours là, notamment lorsque les voix de Keefe et d’Obomsawin se mélangent. Il y a dans ce morceau de Sweet Tooth une couleur particulière, pleine de colère rentrée et de droiture, qui met toujours les sens en alerte. Il en est de même avec « Water » qui ouvre l’album avec une fausse légèreté et dit le tribut de Julia Keefe au swing, comme pour affirmer que cette musique est aussi celle des autochtones.

On ne peut qu’être positivement enthousiaste à l’écoute de ce premier album qui n’a rien d’une posture et nous permet de découvrir des musiciens comme le tromboniste apache Quinn Carson, qui hélas n’arrivent pas toujours de l’autre côté de l’Atlantique. Comme pour réaffirmer un travail cohérent, Julia Keefe termine Incarnadine avec « Rocking Chair », chanson gouailleuse de Mildred Bailey qui ouvrait son album dédié. La chanteuse est parfaite dans son rôle, mais c’est sur l’idée de cet orchestre et de ce qu’il représente, et davantage encore dans sa manière de le diriger, qu’elle mérite toutes les louanges.

par Franpi Barriaux // Publié le 14 juin 2026
P.-S. :

Julia Keefe (voc, dir), Rogan Tinsley, Kanaka Moali, Asa Peters, Mashpee Wampanoag (as), Adam Lamoureux, Muskegon, Michael Gutierrez (s), Orion White (bs), Quinn Carson, Christopher Gonzales (tb), Wade Demmert (btb), Kalí Rodriguez, Giovanni Martinez, Delbert Anderson, Chuck Copenace (tp), Marc Cary (p), Magdalena Abrego (g), Mali Obomsawin (b, voc), Edward Littlefield (d)