
Voici un disque qui demande du recueillement, voire l’exige. Or, parfois, l’injonction au calme est la meilleure chose qui soit. Jussi Reijonen, guitariste finlandais qui a grandi au Moyen-Orient et a passé une grande partie de sa vie d’adulte, donc de sa vie d’artiste, aux États-Unis notamment à Boston, l’a bien compris. Après des projets collectifs voire orchestraux, il publie fin 2025 deux albums solo enregistrés live ou dans les conditions du live, en improvisation et en une seule prise, qui capturent avant tout l’espace sonore. C’est le cas de ce Sayr : Salt | Thirst.
L’idée est simple. Deux morceaux, chacun contenant de multiples variations, un homme et une guitare. Une Gibson LG2 des années 1940 aux tonalités chaudes, idéales pour le jeu en picking. Une guitare sauvegardée, généreusement offerte au musicien par une de ses élèves, d’ailleurs chaleureusement remerciée. L’instrument et l’homme ouvrent une multitude de mondes pour lesquels l’écoute dans le noir (si possible au coin du feu) est hautement recommandée. Ne pas craindre le silence ni les fantômes qui apparaissent au détour d’un jeu volontairement rugueux, nu, brut. Il n’est pas question de vide. Ici les éléments, le bois, l’acier, se ressentent presque physiquement et emplissent l’espace.
Sayr convoque beaucoup de voyages effectués par Reijonen, qui par ailleurs est doctorant et, partant, toujours en quête d’apprentissage. Sa musique parle de migrations, de quête territoriale, voire d’errance, avec des sonorités inspirées et familières. On perçoit sans aucun mal l’Andalousie, le blues saharien et le blues acoustique du sud des États-Unis. Ce guitariste et joueur d’oud sonne aussi parfois comme un joueur de koto japonais. Et le plus beau est que ces références ne sont pas empruntées ou samplées, elles sont suggérées. Telle une poésie que l’on entend pour la première fois mais qui, par sa puissance, réactive des sujets enfouis. Certains thèmes sont universels.
Un album dépouillé mais bien entendu abouti, donc poignant. Un album-refuge où passer l’hiver. Un album qui ramène aux mots de Christian Bobin [1], sans doute inconnu en Finlande, mais dont l’écriture est appropriée en tous points du globe :
"Il faut toujours ramener la vie à sa nécessité première de faim, de soif et de poésie.
Le monde moderne détruit nos forces vitales, notre capacité à être attentif,
rêveur, lent, amoureux, notre capacité à faire des gestes gratuits.
Les livres, l’écriture, la beauté, la poésie, certaines musiques peuvent nous ramener à nous-mêmes et donner des forces pour lutter contre l’éparpillement où nous nous trouvons, avec une âme déchiquetée, partout sur la planète, lancée aux chiens. »
