Portrait

L’homme qui grandissait à l’écoute du phono

Il y a la musique, les musiciens, mais aussi le public.
Petite chronique sous forme de choses vues, hier... ou il y a vingt ans.


Notre amateur du mois, vous ne l’avez jamais croisé dans un concert (c’est même un des nœuds de l’histoire).

Son problème (sa chance ?), c’est qu’il est tombé dans le jazz malgré un milieu familial, professionnel et relationnel peu propice. Alors il trace son chemin en autodidacte, allant de petits bonheurs en grandes découvertes, réinventant, tel un Captain James Tiberius Kirk du ternaire, des cheminements spatio-temporels multiples, trouvant liens et connexions au mépris de l’historiographie officielle, mais au plus près de l’émotion. Timide, il n’ose jamais demander conseil à quiconque mais, petit à petit, il s’est constitué une vraie culture jazz, issue d’une écoute passionnée et réfléchie.

Avant l’Internet, on l’apercevait furtivement chez le revendeur de galettes. Toujours plongé dans les bacs en train de lire compulsivement des notes de pochettes, il n’importunait jamais le spécialiste qui trônait près du tiroir-caisse. Il s’insérait encore moins dans ces concours de brèves de disquaires qui font le plaisir des initiés. Vous y terrassez votre adversaire à coup de références subtiles à des enregistrements évidemment introuvables, de concerts que personne n’a vus et de citations définitives venant de revues spécialisées de Papouasie Nouvelle-Guinée pour le moins ardues à dénicher dans le maquis corse. Mais notre amateur aux oreilles en éveil n’en perdait pas une miette (à bien y regarder, il ressemblait plus au Docteur Spock). Et dès le départ des matamores, il reprenait ses recherches avec encore plus d’ardeur, riche de pistes nouvelles.

Durant toutes ces années, sa modestie couplée à l’idée qu’il se faisait de ses musiciens préférés a pourtant eu un effet bloquant. Ayant trop peur qu’ils ne soient pas à la hauteur du piédestal sur lequel il les avait installés, il n’a JAMAIS assisté à un de leurs concerts. Le temps passant, le problème se pose de moins en moins, ses idoles ne rajeunissant pas. En vieillissant lui-même, il a intégré cette certitude : sa passion restera éternellement discographique.

En combinant Internet et la discothèque municipale, il a trouvé aujourd’hui l’outil adapté à son mode de fonctionnement, surfant sur des sites érudits, accédant à des bases de données, lisant (sans jamais s’immiscer) les mêmes matamores qui, désormais, étalent leur inculture dans des listes de discussions pathétiques. Mais toujours, il en retire quelque chose, ce qui lui permet ensuite de commander ses trésors via le Web (combinant l’émotion de la musique attendue avec le frisson du code confidentiel de carte bleue dévoilé au reste de l’humanité). Et quand vous l’interrogez sur le décalage entre la notion de partage et d’échange inhérente à ces musiques et sa pratique solitaire, il vous regarde avec un petit sourire, voyant à quel point vous êtes incapable de comprendre le vrai dialogue qu’il entretient au quotidien avec Fats Waller et Art Tatum.

Et ça, ce n’est pas donné à tout le monde ...