Tribune

Lalo Schifrin l’alchimiste

Lalo Schifrin (1932-2025) aura illuminé de ses talents musicaux mille et un genres et formes.


Il y a quatre ans, sur France Musique, Lalo Schifrin affirmait, dans un français délicieusement latin, qu’il devait sa carrière à la France.
C’est en effet à Paris en 1955, trois ans après être venu suivre les cours d’Olivier Messiaen, que le musicien récemment disparu enregistre son tout premier album Rendez-vous dansant à Copacabana.

C’est aussi en France qu’il compose en 1964 sa troisième musique de film, pour Les Félins de René Clément. Troisième – deux compositions, sans véritable lendemain, ont été écrites en 1957 et 1958 pour des films argentins – mais décisive. Celle qui le lance, le propulse même, dans la carrière à laquelle il devra l’essentiel de sa notoriété.

Né en 1932 à Buenos Aires dans une famille de musiciens, formé à « l’école russe » par Andreas Karalis, passé par les cours d’Enrico Barenboim – le père de Daniel –, l’enfant Lalo se destine à la carrière classique.

C’était compter sans sa rencontre avec le jazz, musique de la modernité (grande invention du vingtième siècle selon lui avec, tiens tiens, le cinéma). Une musique alors interdite par le régime péroniste, obligeant le jeune homme à se fournir en be-bop sous le manteau.

En 1958, de retour de son séjour parisien, il rencontre Dizzy Gillepsie qui, épaté par ses qualités et compétences, l’engage comme pianiste et arrangeur. Entre autres tours de force Lalo Schifrin offrira au trompettiste une œuvre en forme de prouesse, la pièce Gillespiana, suite jazz en cinq parties.

De là, une succession de collaborations prestigieuses comme autant de jalons de l’histoire du jazz des années 50 et 60 : Gato Barbieri, Stan Getz, Count Basie, Don Ellis ou Quincy Jones (c’est lui qui tient le piano sur le tube « Soul Bossa Nova »).
C’est la période durant laquelle il est l’arrangeur maison du label Verve Records, illuminant de ses partitions nombre de disques.

Verve appartient à la Metro Goldwyn Mayer. Un jeu de hasards, d’opportunités et d’influences dans les bureaux de la société et le voilà recommandé pour faire la musique d’une production franco-américaine maison : Les Félins, évoqué ci-dessus et point de départ du succès que l’on sait.
Commencent alors à s’enchaîner les partitions pour films ou feuilletons dont tant de thèmes se sont fait une place durable dans la mémoire collective.

Avec Don Siegel, il trouve son complice (son Dizzy de cinéma, disait-il), avec lequel il se permet toutes les audaces – jusqu’à glisser la suite de Fibonacci pour la conception rythmique d’un des thèmes du Retour de l’inspecteur Harry.
Typique des fantaisies que se permettait fréquemment le musicien surdoué, n’hésitant pas à régulièrement travailler sur la forme de marches militaires pour délicatement les saboter ou, autre exemple, à construire son morceau « Life Insurance », (dans l’album There’s a Whole Lalo Schifrin Goin’ On) sur des phrases de contrat d’assurance scandées comme un manifeste dada.

Difficile de ne pas évoquer aussi ses six disques de Jazz Meets the Symphony (le programme est dans le titre), de 1992 à 2011, donnant peut-être parfois un peu trop dans le grandiloquent, mais abritant une orgie d’idées musicales complexes et stimulantes. Comme toujours chez ce compositeur de standards joués et repris depuis plus de six décennies, ce touche-à-tout aux doigts de Midas et à l’inspiration infinie des musiciens éternels.