Chronique

Les cahiers du jazz - 2005 - N°2

Label / Distribution : Le mot et le reste/Orkhêstra

De 1959 à 1971 paraissent dix-neuf numéros de la première série des Cahiers du jazz. Il faut ensuite attendre 1994 pour que commence la deuxième série de douze numéros, publiés jusqu’en 1997. Laurent Cugny reprend le flambeau en 2004, et c’est en avril dernier que le deuxième opus de cette troisième série voit le jour.

Comme dans le premier numéro, Les cahiers du jazz - 2005 - N°2 se décomposent en trois parties : un dossier sur un musicien, des articles de fond sur des thèmes variés et des rubriques sur les livres, les travaux universitaires, la musicologie…

Après Keith Jarrett, c’est au tour de Wayne Shorter de passer sous le microscope. Le dossier commence par une présentation instructive de Laurent Cugny sur « l’éveil musical » de Wayne Shorter auprès d’Art Blakey, Miles Davis et John Coltrane. Stéphane Carini se concentre ensuite sur la personnalité musicale de cet artiste qui, « dans le foisonnement des styles, des combinaisons, des contextes, a su se forger […] un chant solitaire ». Suivent deux analyses musicologiques et une discographie complète de Shorter, avec une présentation moins astucieuse que celle de Keith Jarrett dans le précédent numéro.

Deux essais « classiques » sur le blues, signés Lucien Malson, dont l’un est généraliste et l’autre consacré à B.B. King, ouvrent la série des textes de fond. L’article de Vincent Como sur les hommages discographiques dédiés à Duke Ellington présente un double intérêt : analyser les hommages en détail et aborder le sujet sous un angle quasi statistique, en dehors des sentiers battus de la discographie ou de la musicologie.

Laurent Cugny est également l’auteur d’un article sur « une ®évolution de la science discographique » qui peut laisser perplexe. Bien-sûr la démarche est louable : intégrer via Internet un forum de chercheurs, une base de données discographiques et un gestionnaire de fichiers musicaux. Mais si le but est véritablement de construire une base de données discographique de « portée générale », l’approche encyclopédique est sans doute mieux adaptée que la démarche scientifique. Néanmoins, comme le sujet traité est intéressant et d’actualité, il mérite qu’on s’y arrête un peu plus longtemps.

Côté chercheurs, l’approche de Laurent Cugny est convaincante car le groupe réuni dans le forum Jazz-Research rassemble l’élite mondiale des musicologues du jazz. Évidemment, les professionnels pourraient sans doute ajouter de l’eau à leur moulin s’ils créaient un forum séparé pour les amateurs, s’inspirant ainsi du phénomène Wikipedia.

En revanche, la base de données discographiques, Jazz-Discography n’est pas vraiment enthousiasmante (pas plus d’ailleurs que les autres exemples cités dans l’article) :

1. Les discographies présentées dans Jazz-Discography sont peut-être fiables, mais si limitées pour l’instant que la somme de travail restant est énorme ! Seule une cinquantaine de musiciens sont répertoriés, avec parfois des choix un peu curieux, à l’instar de Franck Sinatra ou Tony Bennett
2. L’approche trop systématique et détaillée risque de nuire au développement de la base de données et d’aboutir à une série d’études discographiques plutôt qu’à une discographie « de portée générale ».
3. Une base de données d’un accès aussi confidentiel prendra difficilement son envol. L’intégration des discographies déjà existantes constituerait sans doute un point de départ plus viable. A titre d’exemple, on pensera aux bases de données des labels, voire de certains disquaires, mais aussi à Tom Lord ou aux discographies privées des musiciens et amateurs.
4. Brian, le gestionnaire de base de données utilisé par Jazz-Discography, présente certes l’avantage d’avoir été conçu pour le jazz, donc de regrouper les principales fonctionnalités requises, mais n’est pas d’une souplesse à toute épreuve d’un point de vue opérationnel (navigation, liens, ouverture etc.).

Dernier volet de l’article de Laurent Cugny, l’organisation des fichiers musicaux. iTunes est un choix. On laissera aux spécialistes le soin de déterminer si c’est LA solution parmi la foule de logiciels qui existent aujourd’hui. Il faudrait peut-être aussi inclure dans le projet un outil du genre de Clean (Steinberg) pour numériser les nombreux disques microsillons et enregistrements de concert plus ou moins pirates qui ne l’ont jamais été.

Pour terminer cette digression, un mot sur All Music Guide, qui n’est pas cité par Laurent Cugny. Évidemment, cette base de données considérable est souvent décriée par les professionnels pour son manque de fiabilité, ses oublis, sa lenteur etc. Mais au-delà de ces critiques, souvent justifiées, force est de reconnaître que l’approche de ce site est pourtant l’une des plus séduisantes : une biographie, une discographie, des chroniques, des extraits musicaux, une iconographie…

Revenons aux Cahiers du jazz. Après l’article de Laurent Cugny suivent : une nouvelle légère de Jacques Aboucaya ; un article percutant de Gabriel Krom à propos d’un contresens sur la traduction de « to be black and blue », relevé lors d’une émission de France-Culture ; toujours de la plume de Gabriel Krom, des précisions sur le double sens des « lyrics », en partant de « Girl Talk » et de « Dansez sur moi » ; une apologie de Jack Teagarden, « tromboniste « ultime » » selon Alain Pailler. La partie « Textes » des Cahiers du jazz se conclut par un dossier sur la revue Jazz Hip (1957 - 1967).

Parmi les rubriques, le lecteur trouvera un compte rendu sur l’ouverture du Jazz At the Lincoln Center et de La Casa del Jazz à Rome, qui permet à Laurent Cugny de constater judicieusement qu’il est « difficile de comprendre pourquoi [la France, « fille aînée du jazz », est] le dernier pays à ne pas posséder d’institution culturelle dédiée au jazz ».

Le panorama ne serait pas complet sans évoquer l’entretien avec Martial Solal, bien relevé comme à son habitude, et qui se conclut par une maxime pleine d’humilité de la part d’un tel artiste : « J’ai plein de désirs musicaux inassouvis […] alors j’essaierai de faire mieux la prochaine fois. »

Le style des Cahiers du jazz ne change pas par rapport au numéro 1 : le ton des articles est sérieux et l’austérité de rigueur (excepté la nouvelle de Jacques Aboucaya). C’est là un « défaut universitaire français » fréquent : une thèse doit être technique, sobre et sans fioritures. On continuera donc de déplorer l’absence d’illustrations : Wayne Shorter, B. B. King, Jack Teagarden, Martial Solal… auraient mérité leur « bobine » dans une publication d’un niveau aussi élevé. On notera également la disparition du CD : les difficultés légales rencontrées lors du premier numéro en sont sans doute la cause ; bêtise des labels qui avaient là une occasion en or pour se faire de la publicité gratuite… Enfin, si - et nous l’espérons - les Cahiers du jazz ont une longue vie devant eux, un site sur la Toile serait le bienvenu pour annoncer les sommaires, publier des réponses, compléter certaines informations…

L’amateur et le professionnel du jazz ne peuvent que se retrouver dans cette publication. Intelligents (au sens de connexion entre les idées), ouverts et instructifs, les Cahiers du jazz ont une place toute trouvée dans le paysage de la presse jazzistique.

par Bob Hatteau // Publié le 17 octobre 2005
P.-S. :

Éditions Outre-Mesure - 189 pages - Prix indicatif : 15 €