Chronique

Mortelle Randonnée

Quatre chansons de Carla

Sébastien Cirotteau (tp,el org, voc), Benjamin Glibert (elg, elb, voc), Andy Lévêque (as, elb, voc), Clem Thomas (dm, voc)

Label / Distribution : Mr Morezon

Mortelle Randonnée réunit quatre musiciens du collectif toulousain Freddy Morezon autour de l’œuvre de Carla Bley. Son initiateur, le trompettiste Sébastien Cirotteau, s’est fait connaître dans le monde des musiques improvisées avant de monter ses propres projets : Sweetest choice, duo de chambre avec guitare et Sikania, trio autour des musiques siciliennes. Pour ce disque-ci, il s’entoure de Benjamin Glibert à la guitare, membre fondateur du groupe de pop avant-gardiste Aquaserge, d’Andy Lévèque, saxophoniste très actif de la scène toulousaine (Mister Bishop) et du batteur Clem Thomas.

Cet hommage décoiffant donne à entendre quatre morceaux de la décennie 74-84 de la pianiste américaine. Avec une approche volontairement pop et un son puissant, ces quatre multi-instrumentistes viennent embellir la déjà très riche palette de timbres des compositions originales. Il confirme aussi combien la musique de Carla Bley s’ouvrait déjà vers d’autres contrées musicales pour y puiser son originalité. Les nouveaux arrangements décuplent le pouvoir évocateur de ces explorations. Ce procédé permet à Mortelle Randonnée de laisser exploser sa propre folie en menant chaque morceau vers une sorte de climax qui semblait leur échapper dans leurs premiers habits. Malgré l’exercice de la reprise, le groupe témoigne d’un belle force créative dans ses arrangements. Ainsi, “Funnybird Song” devient “La Chanson de l’oiseau drôle” dans une ambiance de surf-music au son du ukulélé et “J’aime pas chanter” collisionne des airs de bossa au cabaret à la Kurt Weill de l’original “I Hate To Sing”. “À Minuit” sonne désormais comme si la partition du morceau “At Midnight“ avait été écrite pour un film de Dario Argento de la même époque.

Mortelle Randonnée souligne aussi le talent caché de Carla Bley pour la chanson et les ritournelles qui s’entonnent à la première écoute. (“J’aime pas chanter”, “La Chanson de l’oiseau drôle”). A cet égard, la voix de chaque musicien est mise en avant sur un morceau. Sébastien Cirotteau use du falsetto avec une joie non dissimulée pour rappeler le chant juvénile de la fille de Carla Bley tandis qu’Andy Lévèque se montre aussi habité que Julie Tippetts dans son énonciation d’espèces ornithologiques sur “Ondulations de l’oiseau du Caucase”.

Si la mode a souvent été de jazzifier la pop, entendre l’inverse est très réjouissant. Surtout quand toutes les références de l’idiome jazz ont disparu et que seules demeurent la mélodie et liberté de prendre des solos. Selon Sébastien Cirotteau, le projet aurait pu s’appeler « The Carla Bley Band Encore »… Après 20 minutes de plaisir, la formule était judicieusement bien trouvée. Cet EP laisse un goût de trop peu et mérite bien quelques « Encore » de plus. Mention spéciale pour la très belle pochette signée par Eela Laitinen, graphiste du collectif Freddy Morezon, qui, en quelques coups de crayon, réussit si bien à croquer la plus célèbre frange du jazz.

par Jean-François Sciabica // Publié le 6 mars 2022
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