Chronique

Pierre Favre DrumsSights

Now

Pierre Favre (dms, perc), Valeria Zangger (dms, perc), Markus Lauterburg (dms, perc), Chris Jaeger (dms, perc)

Label / Distribution : Intakt/Orkhestra

Ce n’est pas la première fois que Pierre Favre fait parler les tambours entre eux. Il y a eu ses solos, évidemment, à commencer par le roboratif Drums & Dreams. Il y a eu pareillement quelques mémorables échanges, avec Motian ou DeJohnette il y a une trentaine d’années, mais nous n’entendions pas les seules percussions : il y avait la voix de Nana Vasconcelos, ou les claviers de George Gruntz qui s’immisçaient dans l’intimité des caresses et la tonicité des frappes. C’étaient des discussions, des allers-retours entre solistes. Le dialogue est constitutif de la personnalité de Pierre Favre, qui a souvent enregistré en duo : avec Irène Schweizer bien sûr, mais également avec Samuel Blaser ou la joueuse de pipa Yang Jing

Avec DrumsSights, quartet de batteurs suisses menés par un orfèvre qui a su depuis longtemps transformer sa batterie en instrument mélodique complet, c’est le collectif qui est interrogé. C’est la masse palpitante de « Again » qui semble transformer le rythme en en corps de chair et de sang s’articulant au gré du mouvement. A ses côtés, on retrouve deux jeunes percussionnistes de Lucerne, où enseigne Gerry Hemingway : Valeria Zangger, mais aussi le coloriste batteur Markus Lauterburg, leader de Mumur. Très vite, on se convaincra que l’individualité importe peu : ils sont collectivement excellents. Naturellement, on peu reconnaître sa signature dans « Wooly Jumper » : dans ce court morceau, le métal des cymbales apporte un grain différent. De même, on remarque que « Roasting Syncop » de Chris Jaeger est plus nerveux, s’enferre dans des polyrythmies vraiment complexes. Mais le propos est avant tout collégial. DrumSight a effectivement l’ambition d’offrir une vue sur la batterie : ses paysages, ses reliefs et même son horizon qui paraît infini sur un morceau aussi touffu que « Dance of the Feline ».

Voilà une expérience qui transporte la batterie dans de nouvelles dimensions. Plus charnelle et sensuelle, elle arrive à se départir du rythme tout en ne se fiant qu’à lui. On pense à ce que Mirtha Pozzi et Pablo Cueco ont pu développer dans Percussions du Monde. Le Monde de Pierre Favre et de ses compagnons est à écrire : il a des grandes étendues liquides (« Pow Wow  »), d’autres plus arides (« Brushes Flock ») mais ne manque ni de ressource ni de matière. Now fait partie de ces rares albums que l’on peut écouter des dizaines de fois sans entendre la même chose, tant il fourmille de détails. Une excitante perspective.