Chronique

Pierrick Pédron

Cheerleaders

Pierrick Pédron (as), Chris De Pauw (g), Laurent Coq (p, Fender, kb, arrgt), Vincent Artaud (b, arrgt), Franck Agulhon et Fabrice Moreau (dms), Ludovic Bource (orgue, dir art.)

Label / Distribution : ACT/Harmonia Mundi

On l’attendait un peu au tournant, l’ami Pierrick Pédron, lui dont le bel Omry avait éclaté au printemps 2009 : Omry, une proposition ambitieuse qui dépassait le contexte du jazz ou du rock, dans un mélange d’influences orientales et de regards vers l’univers de Pink Floyd et ses inspirations psychédéliques. Chaleureusement accueilli à l’époque, ce disque révélait non seulement une évolution majeure dans la carrière du saxophoniste, mais aussi le fruit déjà mûr du travail d’un groupe soudé dont l’identité sonore s’affirmait d’emblée.

Cheerleaders, deuxième œuvre d’un sextet pas comme les autres [1], vient balayer d’un revers de l’anche les questions qu’on aurait pu se poser quant à ce qui s’apparente chez le saxophoniste à une véritable quête : première collaboration de Pierrick Pédron avec le label ACT [2], l’album est une réponse brillante et fiévreuse, hantée par un imaginaire très mélodique où les majorettes qui défilent devant nous en ombres chinoises sont peut-être une projection sublimée de ses rêves d’enfant et de ses tourments de créateur.

L’histoire de Cheerleaders ne doit rien au hasard, Pierrick Pédron confiant qu’il le portait en lui depuis vingt ans, sans qu’il en connaisse pour autant la forme exacte ni la date de naissance : « L’idée de base était la fanfare, un thème lié aux sons de mon enfance ». Soutenu par un couple de mécènes [3] qui vont lui permettre de mener à bien son nouveau projet, il retrouve Ludovic Bource, breton comme lui, compagnon du CIM et producteur de Cherokee, son premier album, à qui il demande de prendre en charge la direction artistique.
Pierrick Pédron enregistre les premières mélodies sur son portable, puis les fanfares, dont les arrangements sont confiés à Vincent Artaud au studio Futur Acoustic de Paris ; au moment de choisir l’ingénieur du son, c’est Bource, encore lui, qui souffle à Pédron le nom de Jean Lamoot, orfèvre plus connu pour son orientation rock [4] ; l’enregistrement durera une semaine au studio ICP de Bruxelles. L’ultime défi pour Pierrick Pédron consistera alors à associer de la manière la plus naturelle possible les deux sources enregistrées. C’est la vidéaste Elise Dutartre qui lui suggérera une imbrication sous forme de scénario imaginaire, avec pour personnage central une majorette : sa vie, ses rêves, ses angoisses nous sont livrés dans une suite de neuf compositions – neuf épisodes – où les fanfares avec lesquelles elle défile en pleine lumière sont comme autant de transitions évanescentes et de témoignages fugaces de son existence.

D’un point de vue formel, Cheerleaders achèvera de convaincre (si besoin est) ceux qui ont aimé Omry : même brillance mélodique, même intensité fiévreuse du chant, même empreinte sonore aux fortes intonations rock. Le groupe sonne, dans une unité qui fait plaisir à entendre. Plus encore qu’en 2009, Pédron joue la carte de la transgression : nul n’ira jamais lui contester son statut de jazzman accompli, de soliste inspiré et vibratoire ; dans ces conditions, qu’importe le flacon pourvu que l’ivresse soit au rendez-vous, y compris si, pour y parvenir, il faut en passer par de savants mélanges et prendre le risque de désorienter ! Il se peut que les puristes de la forme classique « thème/chorus/thème » n’y retrouvent pas leurs petits. Aucune importance, car il s’agit ici d’avancer, de pousser un peu plus loin le bouchon créatif et d’oser affirmer un propos singulier dont l’intensité électrise les 50 minutes de l’album.

« Esox-Lucius », un drôle de poisson (c’est un grand brochet) pour commencer : la scansion d’un piano, une note lointaine et répétitive, que vient bousculer la basse de Vincent Artaud, dans un grondement tellurique – quelque part entre King Crimson et Magma – qui annonce une déflagration emportant tout sur son passage : les deux batteries, celles de Franck Agulhon et Fabrice Moreau, propulsent dans leur foisonnement généreux l’alto de Pédron vers un ailleurs nimbé par les stridences planantes issues de la guitare (Chris De Pauw) et les frissonnements brumeux des claviers (Laurent Coq). Cette introduction est une véritable signature de la bande à Pédron, son ADN. Il y a dans cet appel comme une déclaration de force, à la façon d’une incantation, qui serait entrecoupée à intervalles réguliers d’instants suspendus, pendant que des voix féminines, comme autant de lueurs dans le ciel, traversent le paysage de leurs chœurs aériens. Fière entrée en matière qui abat toutes les cartes sur la table et suscite une adhésion sans réserve. La majorette se met alors à chantonner, quelques secondes à peine, avant de céder la place à une autre histoire, plus sombre, où il est question d’un nuage (« The Cloud »). Le saxophone se fait plus caressant, Chris De Pauw s’envole dans un espace empreint des influences revendiquées de Pink Floyd, un soupçon de mélancolie habite la musique qui finit par se muer doucement en fanfare lointaine et désuète, presque bancale. Les histoires s’enchaînent, la narration s’écoule avec grâce. On sait déjà que Pierrick Pédron a gagné son pari, celui de créer une musique dont le chant puissant et singulier est mis au service d’une force collective. Une musique qu’on ressent souvent comme une décharge électrique ; on peut en mesurer la force dans une composition telle que « Miss Falk’s Dog » : poussé dans ses retranchements par une rythmique d’acier, Pédron délivre un court chorus hyper mélodique avec un art de la concision qui en dit long sur l’énergie qu’il sait instiller dans chaque note. Avant une autre fanfare, bien sûr, chargée de réminiscences nostalgiques. Avant une autre histoire…

L’album est ainsi construit autour de cette alternance de moments zébrés d’une charge puissante et de passages plus contemplatifs. A l’image, probablement, de la vie de cette majorette un peu énigmatique dont nous suivons les pas et que Pierrick Pédron s’ingénie à nous faire mieux connaître à travers le fil d’une pensée oscillant elle-même entre joies et peines. Sans démonstration virtuose superflue, sans échappées vers de longues improvisations qui n’auraient pas leur place ici, mais avec beaucoup de retenue (en témoigne par exemple la magnifique exposition du thème de « Toshiko », signé Laurent Coq), ces fluctuations savamment dosées créent une tension affirmant plus que jamais la sensibilité d’un artiste qu’on est heureux de voir s’épanouir de disque en disque.

Mais attention, Cheerleaders n’est pas à considérer comme l’aboutissement d’un concept dont Omry n’aurait été que l’esquisse ; il en est le dépassement naturel, une nouvelle étape dans un cheminement qui semble bien loin d’aboutir. Une fois encore, il est question de la vie même [5], et c’est bien elle que Pierrick Pédron insuffle avec une grande sensibilité dans ce nouveau chapitre. Cheerleaders est un disque majeur, probablement un futur point de repère pour beaucoup de musiciens. Et un nouveau défi pour Pierrick Pédron !

par Denis Desassis // Publié le 29 septembre 2011

[1Le groupe s’adjoint ici Ludovic Bource à l’orgue Farfisa et à la direction artistique, six chanteuses, mais aussi une fanfare de treize soufflants et trois percussionnistes.

[2Dont la ligne graphique peut parfois surprendre mais ne saurait nous dissuader d’aller écouter ce qui se passe derrière ses drôles de pochettes…

[3Michelle Simon et Alain Denizo, véritables fans de la première heure.

[4Il a notamment travaillé avec Alain Bashung sur un de ses plus beaux disques, L’imprudence.

[5Souvenons-nous, Omry signifie « c’est ma vie » en arabe.