Entretien

Quentin Dujardin

Un jeune guitariste livre sa vision de la musique et de la rencontre

Pour la première fois, mais sûrement pas la dernière, Citizen Jazz reproduit une interview parue initialement dans le magazine trimestriel de l’association de musiciens de jazz belges Les Lundis d’Hortense. Elle a été menée par Manu Hermia, saxophoniste et actuel président de l’association.

Dans cet entretien, autour de son dernier CD Khamis, le guitariste Quentin Dujardin se révèle à la fois sensible et ouvert aux voyages et aux rencontres.

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© Jacky Lepage

-Bonjour Quentin, tu viens de sortir un nouveau disque, comment définis-tu ta musique ?

Mon style, en premier lieu, c’est de plus en plus moi, ce que je désire être en tant que musicien, un rassemblement d’influences et de gens rencontrés lors de voyages ou lors d’expériences musicales, que ce soit en Belgique, en Espagne ou au Maroc. Ma musique est celle de quelqu’un qui a touché au jazz, à la musique classique, au flamenco et à la musique arabe. Je n’ai pas vraiment de définition, je préfère de plus en plus dire que je fais du Quentin Dujardin. Je ne calcule pas. Je pense que le distributeur a classé mon disque dans les musiques du monde, mais moi-même, je ne saurais pas dans quel bac le classer.

  • Ton album s’intitule Khamis, c’est ton pseudonyme paraît-il ?

Oui, Khamis, c’est le nom arabe que je me suis donné en arrivant au Maroc, pour la simple raison que là-bas, ils ne savaient pas prononcer mon prénom. J’ai un ami irakien, Anwar, qui m’avait expliqué que Quentin en arabe, cela signifie « le cinquième », en français aussi d’ailleurs, et que dans cette langue cela se dit Khamis. Donc, pour tous mes copains marocains, je suis Khamis. Comme il y a également une sortie du disque prévue au Maroc, je voulais un peu rendre hommage aux gens que j’ai rencontrés là-bas.

  • Sur ton disque, l’influence marocaine est très présente, tu joues notamment avec un jeune violoniste marocain. Ce n’est pas quelqu’un que l’on connaît ici, tu pourrais nous le présenter ?

Jalal est un jeune violoniste de vingt ans qui compte parmi les nombreuses rencontres que j’ai faites au cours de mes voyages. Tous les musiciens qui voyagent, je crois, rencontrent des musiciens ; il arrive que l’on soit transcendé par un moment lors d’un échange musical, et c’est ce qui s’est passé avec Jalal. Je jouais dans la rue à Rabat, dans un quartier que l’on appelle les Oudayas ; un gars m’a accosté et m’a proposé une rencontre avec des élèves d’un petit conservatoire local. J’étais tout content de rencontrer des jeunes et je leur ai un peu expliqué ma vision musicale. Parmi eux, il y en avait un qui trépignait avec son violon pour jouer avec moi, c’était Jalal. Sur le moment, je me suis rendu compte qu’il était très enthousiaste en découvrant ma musique. J’avais envie de le connaître davantage, et on s’est revus quelques jours plus tard lorsqu’il m’a invité chez lui à Marrakech. On a commencé à travailler un morceau que j’avais écrit là-bas et qui s’appelle Les pleurs de Bagdad, une musique sur la stupidité de la guerre en Irak. Dès que j’ai entendu les premières notes et la manière dont il se fondait dans mon univers musical, j’ai compris que c’était cela que je voulais au niveau sonore et au niveau de la sensibilité.

  • Il a vraiment un son à caractère nord-africain, il n’a que vingt ans et sa sonorité est déjà pleine de maturité. C’est surprenant.

La musique arabe, c’est un autre monde, il y a les quarts de ton, ce qui crée une énorme différence pour un Occidental. Quand on a l’occasion de rencontrer des instruments à cordes fretless comme le violon ou le luth, au départ, cela peut choquer, et puis après, c’est une ouverture incroyable. Jalal voyage entre ses racines traditionnelles arabo-andalouses et berbères, et son bagage classique de l’écriture, du solfège… Mais il est tout à fait capable de s’en détacher à l’extrême. Ce qui est très intéressant et qui me plaît beaucoup chez lui. En réalité, avant de partir au Maroc, je cherchais un violoniste en Belgique avec qui travailler dans un esprit flamenco. Je n’ai trouvé personne et finalement, j’ai rencontré Jalal sur les routes là-bas. Je ne crois pas que ce soit un hasard.

  • Et toi, ta connaissance de la musique marocaine, de quel ordre est-elle ?

En fait, je me suis d’abord intéressé au flamenco, et lorsque je me suis rendu en Espagne, en Andalousie, c’était pour le vivre. Contrairement à tout ce que j’avais déjà vécu sur le plan musical - aller trouver des gens, leur demander des conseils, perfectionner des idées ou des techniques musicales -, j’avais plutôt envie de plonger dans un monde traditionnel.

  • Baigner dans cet univers…

C’est ça, et rencontrer les gens qui vivent le flamenco, qui le chantent en permanence, pas ceux qui l’apprennent dans les écoles. Je voulais le vivre, et j’ai compris que si on voulait s’en imprégner totalement, il fallait s’y confronter et se ramasser la claque du gitan andalou. J’ai bien fait, parce que cela m’a donné beaucoup plus d’énergie pour la suite. Une fois que j’ai eu fini de faire ce tour du flamenco et de l’esprit des Andalous, je me suis rendu compte que certaines villes étaient très influencées par la tradition arabe, et de là m’est venue l’envie d’aller là-bas. En toute logique, d’ailleurs, parce que dans le flamenco, il y a aussi ce jeu avec la voix, la vibration sonore. La voix y est pratiquement travaillée comme un instrument fretless, elle déraille quelquefois, elle n’est pas complètement juste, elle cherche une force, une finesse et une sensualité qui se retrouvent dans le son de la musique arabe. Dès que l’on dépasse le stade des notes qui frottent un peu, du quart de ton, cela change l’oreille et on parvient tout à coup à découvrir une sonorité qui, moi, me fait décoller.

  • C’est ce que tu recherchais dans cette sonorité de violon arabe ?

Oui, tant au niveau du style que du son, et les premières notes de Jalal me sont apparues comme une évidence. C’est impressionnant de sonorité, de maturité, d’aisance, de fluidité et de sensualité. Je crois que je fais une musique qui essaie de raconter, de transporter les gens, et la musique arabe m’offre une possibilité supplémentaire d’agrandir mon univers musical. C’est pour ça que je rentre dedans.

  • Au niveau de l’univers sonore, sur l’album, il y a aussi une rencontre entre l’accordéon, le violon et la guitare. C’est étonnant, parce que de prime abord, je me suis dit que cette instrumentation était une formule assez répandue, ce n’est pas nouveau, tous les Tziganes le font, et pourtant, j’ai l’impression qu’elle est traitée très différemment. Comment en es-tu arrivé là ? C’était prémédité ou c’est arrivé par hasard, au fil des rencontres ?

En fait, ce n’était pas du tout voulu. Pour le studio, j’avais contacté l’accordéoniste Tuur Florizoone, parce que je voulais absolument qu’il joue du pandéro, dont il joue très bien, sur un morceau. Il a une technique très particulière que je voulais utiliser, mais cela ne s’est pas passé comme je le souhaitais. En studio, j’aime bien aussi le côté spontané, on peut changer ce qui est prévu, d’autant plus que ce que j’avais imaginé et fixé n’avait pas fonctionné, alors autant aller vers plus de spontanéité. Je lui avais demandé d’amener son accordéon au cas où, et on a improvisé un morceau à trois. Dider Mélon qui était le producteur à ce moment-là, désirait des effets de soufflet à l’accordéon qui imitent le son des vagues. On est partis sur cette idée-là et on a improvisé un morceau. Au départ, il n’y a aucune envie particulière d’introduire l’accordéon, c’est un pur hasard de studio. Par la suite, cela a très bien fonctionné avec Tuur, on a beaucoup joué ensemble et il fera la tournée avec moi. Comme pour Jalal, c’était une belle rencontre imprévisible et je fonctionne de plus en plus comme ça.

  • Ton travail d’écriture est très arrangé, ou plutôt souple ?

Il y a des parties précisément arrangées et d’autres beaucoup plus libres. Tout l’album a été enregistré live, on n’a pas fait de retouches. Ce qui m’intéresse par la suite, c’est de garder cette prise live et de la gonfler. Il n’y a aucun ’overdub’ de guitare, pas de gonflement extrême, ce sont juste de petits ajouts qui me permettent de mieux mettre en évidence un son, notamment au niveau des percussions.

  • Quand on écoute le disque, il n’est pas toujours évident de différencier les thèmes des solos. Il y a une unité d’esprit par laquelle l’improvisation a l’air très liée à la partie écrite, au point que l’on ne sait pas comment cela se passe. Ce n’est pas structuré comme du jazz. Est-ce toi qui crées les structures ou découlent-elles de tes influences arabes et espagnoles.

Non, c’est une structure impliquée par le moment et la manière dont je veux que ça sonne. J’ai très vite du recul sur ce que j’écris, et je suis capable de dire rapidement si c’est pour moi une bonne structure ou non. Après, je l’essaie avec les musiciens en studio, ou au fil des concerts, mais au départ, elle est clairement définie. Il y a parfois de grands espaces pour l’improvisation, et parfois très peu. Je ne viens ni du jazz - donc de l’improvisation pure -, ni de la musique classique et de son écriture très définie ; mais d’une fusion de plusieurs mondes. Je laisse une grande part à l’instantané et au plaisir de jouer en live. Je prends de plus en plus de plaisir à faire exploser les morceaux, ou parfois à les exécuter dans la fidélité de l’interprétation, mais en cherchant une autre sensibilité.

  • La sensibilité que dégage cet album est assez intime.

Cela se veut intime, et très énergique à la fois pour certains morceaux.

  • Tu penses que l’intimité permet de mieux exprimer la profondeur que l’utilisation de gros décibels ?

Parfois, je trouve qu’il y a trop de notes et dans ces cas-là, j’en enlève. J’avais envie de faire un album composé de ballades très lentes où un univers peut s’installer tout différemment. Je ne suis pas quelqu’un qui va facilement à l’essentiel, je parle beaucoup, mais je suis très calme, je ne suis pas excessif. L’intimité musicale, je vois ça comme une profondeur musicale. Certains disent que ma musique est nostalgique, c’est ce qu’elle leur inspire ; mais pour moi, elle dégage une profonde joie.

  • Quelle intention mets-tu dans ta musique ?

J’essaie de faire en sorte qu’elle inspire quelque chose aux auditeurs. Quand je monte sur scène, mon unique but est d’essayer d’être l’intermédiaire qui va chercher quelque chose au-dessus et qui le donne, rien de plus. C’est de l’ordre du vibratoire. Je voudrais transmettre les images de mon vécu en le transcrivant dans ma musique. Cette démarche sincère à partir du vécu est très importante pour moi. Je cherche à retrouver les émotions qui ont donné naissance aux morceaux et de les communiquer de la manière la plus juste possible.

  • Tes voyages influencent manifestement ta musique ; composes-tu beaucoup dans ces moments-là, et trouves-tu ça différent ?

Oui, c’est très différent ; lorsque je voyage, je ne sais pas trop où je vais aller, ni qui je vais rencontrer, je suis complètement ouvert à tout ce qui se passe. Cela me force à rencontrer des gens, à accepter tout ce qui m’arrive, le positif comme le négatif, les gens heureux, bizarres ou méchants. Tu vis les choses à 100 à l’heure, et tant humainement que musicalement, tu n’en sors pas indemne. Tu dépasses tous tes principes, tes préjugés, et tu remets tout à sa place quand tu rentres.

  • Toutes les influences musicales que tu utilises sont donc vraiment liées à des expériences vécues ?

Oui, absolument. Il y a d’ailleurs un morceau dédicacé à Abdelah Gynea, un grand musicien gnawa, frère de Mohamed, que Laurent Blondiau connaît bien. Abdelah, c’est tout le contraire de son grand frère Mohamed, une star du guembri et de la musique gnawa. Abdelah vit dans sa case, fume ses joints, boit et vit son guembri intensément. J’ai passé avec lui des nuits entières à jouer de la musique gnawa et comprendre la signification de cette transe africaine, cette espèce d’attirance que l’on peut ressentir à un certain moment donné pour un bout de bois qui te transporte. Et quand tu rencontres quelqu’un comme lui, qui joue des nuits entières complètement bourré et shooté, et qui terminera sa vie inconnu du grand public, cela te marque profondément en tant que musicien qui essaie de mener sa petite vie, sa petite carrière, qui essaie d’être modestement reconnu ; cela te met une grande claque et tout à coup, tu te mets à relativiser. Quand tu rentres, tu sais qu’il faut faire de l’argent avec ce que tu as dans les mains, mais d’un autre côté, tu sais aussi que certaines rencontres sont bien plus élevées que le fait de vendre 3000, 100 000 ou 1 million d’exemplaires de ton disque.

  • C’est une expérience musicale à l’état pur, sans aucune contrainte de vie extérieure.

Exactement, quand je voyage, je sais que j’ai un timing devant moi qui varie de 1 à 3 mois, et je sais que durant cette période-là, je me donne la chance d’être spontané face à tout ce qui m’entoure, d’accepter tout ce qui vient. Abdelah, c’était une rencontre magique empreinte de sincérité musicale.

  • Quels sont tes projets ?

La musique de mon disque va aussi déboucher sur une expérience avec la danse, via un chorégraphe marocain, ancien danseur de Béjart. Pour 2004, on prépare un spectacle basé sur cette musique avec trois danseuses et des projections vidéo. Pour 2004, j’ai également un projet de duo que m’a proposé Ivan Paduart.

  • Pour les concerts, en fait, tu proposes ton univers selon des formules variables - solo, duo, quartet… Tu adaptes ton répertoire, mais c’est toujours toi et ton univers.

Oui, il n’y pas de division dans ce que je fais, tout reste unitaire, ça tourne autour du même esprit.