Scènes

Rhino Jazz Festival 2011


8 octobre 2011. Une nuit du blues illuminée par The Sims

On imagine le vrombissement des machines lorsque la Halle 01 de Giat à Saint-Chamond faisait partie d’une usine Creusot-Loire où l’on forgeait d’énormes pièces métalliques. Mais ce soir c’est le rythme ternaire du blues qui y bat : le « Rhino » inaugure un nouvel espace culturel, cœur d’un festival nomade qui avait tout de même besoin d’un lieu hors norme pour garder le rythme… Il a déjà accueilli les Commandos Percu, l’ONJ et, enfin, en ce samedi, la traditionnelle Nuit du Blues du Rhino multicolore.

Passons sur celui qui devait être la vedette de la soirée, John Lee Hooker Junior, fils d’un des fondateurs du blues de Chicago qui n’arrive pas à la cheville de son père : il navigue entre rythm’n’blues, boogie woogie et pure variété, servant à satiété une tonne de décibels sans âme. Heureusement, abritée par la voûte sombre de la Halle 01 sur laquelle la pluie crépite en rythme, la soirée est illuminée, par une fille à la hauteur de son père, cette fois, : Chaney Sims, accompagnée par Bill lui même. Voix rauque et parfaitement posée, gestes expressifs, Chaney enflamme une salle glaciale. On la sent en parfaite harmonie avec son père, qui passe du piano à la guitare tandis que ses volutes de notes s’envolent et s’entortillent autour des cœurs. Si John Lee Hooker Junior a oublié que le blues avait une âme, The Sims Family, qui nous arrive tout droit de New York, nous le rappelle avec grâce et émotion. Ce retour aux sources du blues fait un bien fou et réconcilie avec le genre…

Line-up John Lee Hooker Jr (voix) ; Angelo Santi (guitare) ; Mike Rogers (batterie) ; Jack Starnes (basse) ; Elpher « Dog » Legaspi (claviers).

Line-up Chaney Sims (voix) ; Bill Sims Jr (Piano et guitare)

- 11 octobre : la viole d’amour… version jazz

Jusqu’à ce jour, il est probable que les spectateurs de l’Amphi Jazz de l’Opéra de Lyon n’avaient jamais entendu parler de la « nickelharpa ». Ce nom à consonance suédoise désigne un instrument qui a la forme du violon mais se joue à plat à l’aide d’un petit archet. Extrêmement rare, c’est une « viole d’amour à clefs » du Moyen Age qu’on ne trouve plus qu’à… Uppsala où, pour de mystérieuses raisons, seule une poignée de musiciens (huit, pour être exact) en jouent encore. Mais voilà que l’Italien Marco Ambrosini, croise leur chemin. Depuis, il est sans doute le seul au monde à jouer du jazz sur cet étonnant instrument. On sait que Jean-Paul Chazalon, organisateur du Rhino Jazz, est amateur de métissages improbables. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il l’ait programmé aux côtés de l’accordéoniste Jean-Louis Matinier, jazzman créatif et qui aime surprendre. Cette rencontre originale entre deux cultures produit de belles étincelles entre jazz et musique classique baroque - un métissage nécessitant un savant équilibre, et qui emporte le spectateur dans un monde inconnu, jalonné de (belles) surprises. (Problème de communication ? match de foot crucial à la TV pour la qualification des Bleus à l’Euro 2012, ce soir là ? Toujours est-il que l’Amphi jazz de l’opéra, d’ordinaire plein comme un œuf, n’a pas attiré la foule. Les absents ont eu vraiment tort.)

Line-up : Jean-Louis Matinier (accordéon) et Marco Ambrosini (nickelharpa)


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Danseurs lors de la soirée boogie-woogie © D. Largeron

- 15 octobre Le boogie woogie version Jean-Pierre Bertrand, fait valser les jupettes

Blues abâtardi ou pur swing avant tout fait pour la danse ? Les opinions sur le boogie woogie, exclusivement joué au piano et basé sur les douze mesures du blues, sont en général très variées chez les amateurs de jazz. Quoi qu’il en soit, ce style a disparu des écrans radar de la musique bleue. Les mânes de Sammy Price ou de Ray Bryant, voire de Memphis Slim, trois de ses brillants représentants, n’ont plus guère l’occasion de se faire entendre par ici.
Or, il a réapparu en région Rhône-Alpes il y a deux ans, Jazz à Vienne ayant mis à son programme (pour la première fois depuis sa création), cette musique qu’on n’entendait plus que dans certains clubs de danse amateurs, à l’occasion du final « All Night Jazz ». Jean-Paul Boutellier, le programmateur, avait invité ce soir là Jean-Pierre Bertrand, qui mit le feu au Théâtre antique à une heure pourtant avancée de la nuit. Ce pianiste français issu du classique mais qui est à l’origine de ce revival foule cette fois la scène de Veauche, petite commune proche de Saint-Étienne.
Seul ce Festival nomade qu’est le Rhino (cinquante concerts dans trente-deux villes en trois semaines !) pouvait le programmer dans une salle inconnue des jazzfans, mieux, recréer une ambiance cabaret 1930, avec nappes rouges et bougies, tout en alertant les clubs de danse de la région, qui, on s’en doute, ne se font pas prier. Les zazous sont donc de retour, avec des figures parfois très recherchées, dopant l’entrain de Jean-Pierre Bertrand dont la main gauche, qui donne inlassablement le rythme, frise l’apoplexie. Le pianiste, bien accompagné par Lionel Grivel à la batterie et Yves Garriot à la contrebasse, fait valser les jupettes des danseuses et les mollets des danseurs aux chaussures bicolores en alignant les standards du genre : « On the air » de Litttle Brother Montgomery, « In the back room », de Ray Bryant, un étonnant « Roses de Picardie », revu et corrigé et pour terminer « Boogie Woogie Stomp » d’Albert Ammons, son morceau fétiche, particulièrement entraînant.
Le Rhino ce soir là confirme qu’il est bien le festival de tous les jazz comme le montre le « s » qui accompagne son intitulé. Il est parfois fort agréable (mais pas toujours reposant) d’écouter une musique dont la seule ambition est de donner un maximum de fourmis dans les jambes.

Line-up Jean-Pierre Bertrand (piano), Lionel Grivet (batterie) et Yves Garriot (contrebasse).


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Youn Sun Nah © D. Largeron

Aérienne Youn Sun Nah : un moment de grâce

Il y a huit ans, alors qu’elle était inconnue en France, la chanteuse coréenne faisait un tabac dans une église perdue au fin fond du massif du Pilat, à Pavezin. Elle avait vingt-sept ans et venait d’arriver dans notre pays suite à un concours de… chansons françaises en Corée. Depuis, Youn Sun Nah a vendu près de 100 000 exemplaires de son récent Same Girl, Disque jazz de l’année, et chanté devant Barak Obama ! Elle n’a pas pour autant oublié le Rhino (qui, décidément, aime les églises), cette fois à Villars, dans la banlieue ouest de Saint-Étienne.
Cette frêle brindille dotée d’une voix incroyable à la tessiture impressionnante, capable de passer en un clin d’œil du registre mezzo au soprano cristallin, enchante une nouvelle fois le public réuni dans une église comble : à la fin du concert, il lui fera une triple standing ovation
célébrant non seulement cette voix mais aussi sa fraîcheur et sa créativité.
Si Youn Sun Nah chante d’abord du jazz, elle n’a pas de répertoire bien ciblé, bien défini. Après le « Calypso Blues » de Nat King Cole on s’envole pour le Brésil ; puis c’est un bouleversant « Avec le temps » (Léo Ferré) à vous tirer des larmes. Entre-temps on aura savouré « Kangwondo Arirang », traditionnel coréen, sans oublier « Enter Sandman », reprise de Metallica, et quelques compositions originales. Dans tous les cas elle s’approprie entièrement ces mélodies puisées dans des genres très différents, scatte superbement et de manière très personnelle aussi, usant parfois des sons rauques ou acérés des chants traditionnels coréens. Quant au Suédois Ulf Wakenius, qui est beaucoup plus qu’un accompagnateur, il construit le socle sur lequel elle peut s’installer et lover sa voix de diva.
On reproche souvent aux musiciens asiatiques de ne pas savoir exprimer leur âme malgré leur virtuosité. Youn Sun Nah possède les deux talents. Quand elle monte sur la scène improvisée de cette église, entre une vierge et un crucifix, elle offre au public la grâce et l’émotion musicale. Le Rhino, qui se targue de jouer les découvreurs a dans ce cas réussi son coup.

Line-up- Youn Sun Nah (voix), Ulf Wakenius (guitare)